L'Ifremer de Palavas-les-Flots, laboratoire de l'aquaculture durable
Entre étang et mer méditerranéenne, sur 6000 mètres carrés, les bassins de la station expérimentale de l'Ifremer à Palavas-les-Flots dans l'Hérault constituent un véritable laboratoire à ciel ouvert. Ici, des familles de loups de mer, plus communément appelés bars, nagent paisiblement sous le regard attentif des chercheurs. Ces poissons représentent les principaux sujets d'étude pour aborder les questions cruciales de durabilité en aquaculture.
Une approche holistique du bien-être animal
Thierry Laugier, chercheur en écologie marine et responsable de l'unité de recherche Marbec, et sa consœur Myriam Callier travaillent simultanément sur l'amélioration de la diversité des espèces et sur l'optimisation des systèmes d'élevage. Leurs objectifs : développer des méthodes de production et de consommation véritablement durables.
« Nos recherches se concentrent particulièrement sur l'étude approfondie de la physiologie et du bien-être animal », explique Thierry Laugier. « Nous examinons minutieusement les liens complexes entre les conditions d'élevage et la résistance aux maladies, sans oublier les comportements alimentaires et sociaux des poissons. »
Myriam Callier précise l'évolution des priorités scientifiques : « Après s'être focalisées sur la croissance optimale des poissons, puis sur leur résistance aux pathogènes, nos recherches actuelles s'orientent vers trois axes majeurs : la qualité finale du produit, la réduction de l'impact environnemental des systèmes de production via une gestion innovante de l'eau et des rejets, et enfin l'acceptabilité sociale pour les territoires concernés. »
La France face aux géants mondiaux de l'aquaculture
Le contraste est saisissant entre la production française et celle des leaders mondiaux. En France, l'aquaculture représente seulement deux cent mille tonnes annuelles, dominée à 90% par la conchyliculture avec 90 000 tonnes d'huîtres et 54 000 tonnes de moules selon les chiffres du Ministère de l'agriculture et de la Souveraineté alimentaire.
« La filière piscicole française produit environ 40 000 tonnes de truites en eau douce, et à peine 5000 tonnes de poissons en fermes marines, principalement des bars, des dorades et des ombrines », détaille Myriam Callier. Cette production marginale ne couvre que 1,9% de la consommation nationale, avec moins d'une quarantaine d'entreprises spécialisées.
Ces volumes apparaissent dérisoires face aux mastodontes du secteur : la Norvège produit ainsi plus de 2 millions de tonnes de saumon annuellement, tandis que l'Irlande dépasse le million de tonnes. En 2022, l'Espagne, la France, la Grèce et l'Italie ont produit ensemble plus des deux tiers du volume aquacole de l'Union européenne, représentant 62% de sa valeur totale.
Le tournant historique de l'aquaculture mondiale
Un basculement majeur s'est opéré en 2022 : pour la première fois dans l'histoire humaine, la production d'animaux aquatiques d'élevage a dépassé la pêche de capture. Le rapport « La Situation mondiale des pêches et de l'aquaculture » publié par la FAO en 2024 révèle des chiffres impressionnants.
« La production aquacole mondiale a atteint un record historique de 130,9 millions de tonnes », indique l'organisation onusienne. « Ce total se décompose en 94,4 millions de tonnes d'animaux aquatiques et 36,5 millions de tonnes d'algues cultivées. »
Cette croissance spectaculaire répond directement à l'effondrement des ressources halieutiques naturelles, conséquence combinée de la surpêche chronique et des impacts du changement climatique. Désormais, près de la moitié des produits de la mer consommés dans le monde provient de l'aquaculture.
La FAO souligne que tandis que la production de la pêche de capture stagnait depuis des décennies, celle de l'aquaculture a augmenté de 6,6% depuis 2020 seulement. Cette filière fournit aujourd'hui plus de 57% des produits issus d'animaux aquatiques destinés à la consommation humaine directe, avec l'Asie en tête, suivie de l'Amérique latine et des Caraïbes.
Les impacts environnementaux préoccupants
Cette intensification rapide n'est pas sans conséquences écologiques majeures. La pollution des eaux par les rejets de déchets organiques, de produits chimiques et de médicaments dans le milieu naturel alerte ONG, gouvernements et instances internationales.
« Des maladies se propagent hors des bassins de culture et peuvent affecter gravement les espèces sauvages », explique le WWF, prenant l'exemple de la salmoniculture intensive. « Les poux de mer affaiblissent considérablement les poissons, conduisant à long terme à une diminution inquiétante des populations sauvages. »
En Asie du Sud-Est, des écosystèmes particulièrement riches payent un lourd tribut. « Une partie significative de la mangrove, principalement en Asie du Sud-Est, a purement disparu pour la construction de fermes de crevettes », déplore Rita Sahyoun, responsable pêches et aquaculture durables au WWF France. « Or ces écosystèmes fournissent des services écologiques essentiels aux communautés locales. »
L'alimentation des poissons d'élevage, majoritairement carnivores, pose un autre problème crucial. Devenue industrielle, elle repose sur des farines animales d'origine terrestre et surtout sur d'autres poissons pêchés spécifiquement pour cet usage. L'aquaculture ajoute ainsi, dans certaines régions du monde, une pression de pêche supplémentaire pour exploiter des espèces comme la sardine, le sprat ou le krill, destinées exclusivement à l'alimentation animale.
Vers une transformation bleue de l'aquaculture
Consciente de ces impacts, la FAO a mis en place une feuille de route ambitieuse pour une « transformation bleue » du secteur. Considérée au niveau onusien comme « indispensable à la sécurité alimentaire et à la lutte contre la pauvreté », avec une population mondiale atteignant 8,5 milliards d'individus d'ici 2030, l'aquaculture doit concilier durabilité et amélioration des rendements.
Concernant le volet biosécurité, de nombreuses expérimentations innovantes sont menées pour réduire drastiquement l'utilisation d'antibiotiques. Le Cirad, en partenariat avec des institutions vietnamiennes, développe ainsi des systèmes visant à réduire les déchets nutritifs, à recycler les nutriments comme les excréments et les résidus d'alimentation, et à les réutiliser dans d'autres systèmes de production aquacole ou agricole.
Des approches agroécologiques prometteuses émergent également, comme la « rizipisciculture » pratiquée au Vietnam, qui combine intelligemment riziculture et aquaculture pour réduire significativement les déchets émis par l'aquaculture intensive.
En Chine, des systèmes pionniers d'aquaculture multitrophique intégrée sont déjà opérationnels, étudiés avec attention par l'Ifremer à Palavas. « Nous reconstituons un réseau trophique complet avec des espèces complémentaires », explique Myriam Callier. « Des bivalves, des vers marins détritivores ou des holothuries - concombres de mer - valorisent efficacement les rejets, fèces et sécrétions des poissons. » L'objectif : tester des espèces locales dotées d'une réelle valeur marchande.
Quant à l'usage de plantes pour atténuer la vulnérabilité des crevettes ou des carpes, si leur rôle antimicrobien est avéré en laboratoire, il n'élimine pas totalement le recours aux antibiotiques. D'où la volonté affirmée des chercheurs et des institutions locales, comme au Cambodge et à Madagascar, de mieux former et encadrer rigoureusement les pratiques aquacoles.
La certification comme levier de changement
« C'est auprès des petits producteurs qu'il faut agir en priorité », insiste Rita Sahyoun du WWF France. Depuis 2011, l'ONG accompagne ainsi une centaine de fermes en Chine, en Indonésie et au Vietnam pour les aider à obtenir le label ASC, présenté comme le plus exigeant scientifiquement et le plus transparent pour le consommateur.
« Nous examinons minutieusement les sources, sauvages ou non, les intrants dans l'alimentation du poisson, la consommation d'énergie selon le type d'élevage, et l'impact environnemental avec l'altération ou non de l'habitat naturel », précise-t-elle. La certification va bien au-delà du seul producteur. « Il est impératif que toute la chaîne soit certifiée, depuis la ferme jusqu'au transformateur, y compris le packaging, avec une garantie complète de la chaîne d'origine. »
La production française face à ses paradoxes
En France, la situation apparaît particulièrement contrastée. Aucune nouvelle ferme aquacole ne s'est implantée depuis une vingtaine d'années, les freins réglementaires demeurant extrêmement forts. « Et l'acceptabilité sociale reste un sujet majeur et épineux », constate le chercheur Thierry Laugier.
Dans la baie de Cannes, un projet d'élevage de bars et de dorades alerte pêcheurs artisanaux, associations de défense de l'environnement et élus écologistes. Le projet Pure-Salmon en Gironde, qui deviendrait avec ses 10 000 tonnes annuelles la plus grande ferme terrestre d'Europe pour un investissement de 275 millions d'euros, a quant à lui fait face à une levée de boucliers généralisée malgré ses avantages écologiques affirmés, s'invitant même à l'Assemblée nationale.
Pourtant, la France importe 99% du saumon qu'elle consomme, principalement depuis la Norvège et l'Écosse, posant avec acuité la question d'une production locale. « Ou alors il faut proposer résolument d'autres espèces de poissons aux consommateurs français », reconnaissent les scientifiques. « C'est fondamentalement une question de choix politiques et de société. »
Signe des temps, la Norvège elle-même, premier producteur mondial de saumon, s'interroge désormais sur l'impact environnemental et la durabilité réelle de son modèle économique. Confrontée à des taux de mortalité record dans ses élevages, le pays n'autorise déjà plus aucune nouvelle concession en mer pour la salmoniculture.
La recherche menée à Palavas-les-Flots apparaît ainsi plus cruciale que jamais, à la croisée des enjeux alimentaires, environnementaux et économiques du XXIe siècle.



