Des femmes ont été filmées à leur insu à l'aide de lunettes connectées, et les signalements se multiplient. Selon l'association e-Enfance, le 3018, numéro dédié aux victimes de cyberharcèlement, a recensé une vingtaine de signalements de femmes filmées sans leur consentement par ce biais. Le parquet de Paris a confirmé, mardi, avoir ouvert plusieurs enquêtes après des plaintes déposées par des victimes.
Une vidéo devenue virale sans consentement
Emma, dont le prénom a été modifié, raconte avoir découvert, il y a un an, une vidéo sur Instagram où elle et ses amies apparaissaient, sans avoir jamais donné leur accord pour être filmées. La vidéo, captée grâce à des lunettes connectées, avait déjà généré plus de 30 000 vues et des dizaines de commentaires. L'objet, commercialisé depuis le début des années 2020, est équipé d'intelligence artificielle et d'assistants vocaux, permettant de filmer du point de vue du porteur.
L'incident s'est produit un soir d'octobre à Paris. Emma et deux amies ont été abordées par un homme insistant qui voulait les ajouter sur les réseaux sociaux. Après leur refus, l'homme s'est mis à bégayer et à se rouler par terre, provoquant des rires gênés. C'est alors que l'une des amies d'Emma a remarqué que l'homme portait des lunettes Meta. Deux semaines plus tard, le frère d'Emma lui a transmis la vidéo, montée de manière à faire croire qu'elles se moquaient du bégaiement de l'homme.
Un compte masculiniste et des incitations à filmer
En ouvrant les commentaires, Emma a découvert des insultes, notamment sur le physique de son amie, et un commentaire mentionnant qu'elles méritaient la pendaison. « Je me sentais très mal », confie-t-elle. Laure Salmona, directrice du collectif Féministes contre le cyberharcèlement, explique que filmer à son insu constitue « une violation de l'intimité qui engendre une perte de contrôle et crée une grande détresse psychique et émotionnelle ».
Emma et ses amies ont découvert que le compte Instagram relayait d'autres vidéos de femmes, avec des insultes gratuites. Elles ont réalisé qu'elles étaient face à un compte masculiniste. L'utilisateur incitait d'autres hommes à filmer des femmes sous prétexte de « réguler le marché des femmes célibataires », et proposait 20 à 40 euros par vidéo volée, selon des captures d'écran consultées par 20 Minutes.
Un vide juridique et une monétisation des violences
Les victimes se heurtent souvent à un « vide juridique », selon Laure Salmona. Emma raconte que lors de leur passage au commissariat, on leur a indiqué qu'elles ne pouvaient pas porter plainte. Cette nouvelle forme de violence, rendue possible par des innovations technologiques détournées, suscite une « surveillance généralisée et la peur du harcèlement augmenté ».
Laure Salmona prévient que ces lunettes pourraient aussi être utilisées dans la sphère privée, notamment lors de rapports sexuels. Elle dénonce une « monétisation des violences faites aux femmes », où les auteurs et les plateformes génèrent des revenus grâce à ces vidéos. Emma et ses amies n'ont jamais su qui se cachait derrière leur harcèlement. Le compte Instagram a été supprimé, mais la vidéo, bien que disparue, réside encore dans les profondeurs du web.