Le Portugal, terrain de bataille contre le nématode du pin
Premier pays européen à être touché en 1998, le Portugal vit depuis plus de deux décennies avec le nématode du pin, un parasite dévastateur qui a radicalement transformé ses paysages forestiers. Malgré les ravages causés par ce ver microscopique, les forestiers portugais persistent à planter des pins maritimes, faisant du pays un véritable laboratoire à ciel ouvert pour la recherche internationale sur cette menace phytosanitaire.
Un paysage forestier meurtri
En cette journée du 12 février, après un mois marqué par une série exceptionnelle de cinq tempêtes traumatisantes, la pluie et le vent ont enfin cessé sur le Portugal. Les conséquences de ces intempéries sont visibles partout : chaussées d'autoroutes effondrées, trains roulant au ralenti, communes encore sous les eaux. Et la forêt a particulièrement souffert.
À Alcobaça, à 130 kilomètres au nord de Lisbonne, le spectacle est apocalyptique. Les troncs de pins âgés de 40 ans sont brisés comme des allumettes, tête en bas, pieds dans l'eau. Ce décor fantomatique rappelle étrangement celui de l'Aquitaine au lendemain de la tempête Klaus en 2009. Pourtant, en avançant de quelques centaines de mètres sur un chemin forestier, on découvre des arbres qui gardent la tête haute, symboles de résistance.
Une lutte scientifique organisée
Marco Mendes, de l'Association des producteurs forestiers d'Alcobaça et de Nazaré (APFCAN), accompagné des docteurs Maria de Lurdes Inacio et Luis Bonifacio, experts en nématologie et entomologie forestière, s'enfoncent dans une parcelle où la lutte contre le nématode du pin maritime s'est organisée méthodiquement.
Le Bursaphelenchus xylophilus, ver microscopique responsable de la maladie du pin maritime, est véhiculé par un coléoptère, le Monochamus galloprovincialis. Lorsque cet insecte se nourrit sur des arbres sains après s'être reproduit dans des arbres morts, il transmet le parasite qui tue l'arbre adulte en moins d'un mois au Portugal, contre trois mois ailleurs.
Arrivé de Chine lors de l'Exposition universelle de Lisbonne en 1998, le nématode a mis du temps à être identifié et combattu efficacement. Le Portugal n'a pu qu'en limiter la propagation, mais un tiers de sa forêt de pins a déjà été balayé de la carte. Les eucalyptus, importés d'Australie comme matière première rentable pour l'industrie papetière, ont massivement colonisé l'espace ainsi libéré, au point que le gouvernement portugais a désormais interdit toute nouvelle plantation.
La persistance des forestiers
« Le pin maritime est important pour notre littoral, contre l'érosion des dunes », affirme Marco Mendes, portant la voix des forestiers qui continuent de planter des pins. Ces arbres restent utiles pour les palettes, l'ameublement, les parquets et la biodiversité, malgré la menace constante du nématode et de son vecteur.
Luis Bonifacio a accompagné l'APFCAN et d'autres sylviculteurs dans l'aménagement et l'organisation de la lutte, partageant ses recherches sur le terrain. « Nos recherches ont montré que le monochamus est attiré par les grands pins qu'il voit et il commence par le houppier. D'où l'installation des pièges aux cimes », explique-t-il.
Stratégies innovantes de piégeage
Marco tire sur une corde qui pend d'un pin, faisant descendre un piège complexe depuis la cime. « Des pièges pour attraper les monochamus quand ils sortent de leur hibernation et reprennent leurs vols, à partir de mai », précise Luis Bonifacio.
Ces pièges contiennent cinq composants chimiques sophistiqués :
- Des composants de la résine de pin
- Deux phéromones émises par le scolyte
- Une phéromone spécifique au monochamus ajoutée depuis 2010
Cette évolution technologique permet de capturer 40% des vecteurs du nématode tout en laissant échapper une multitude de petits insectes non ravageurs. « En 2003, nous avions une mortalité de 80% des pins, elle est tombée à 10% avec les pièges et avec l'aménagement », souligne Marco Mendes avec satisfaction.
Aménagement forestier stratégique
La stratégie portugaise repose sur une compréhension fine du comportement du ravageur. « Le monochamus ne s'attaque pas aux jeunes arbres. Il est attiré par les grands pins qu'il voit », explique Luis Bonifacio. D'où l'installation des pièges aux cimes et à la frontière des grands arbres, avec un piège tous les 200 ou 300 mètres, alternant avec des pièges spécifiques aux scolytes.
L'aménagement comprend également un travail hivernal systématique d'abattage et de broyage des arbres en dépérissement ou morts. « On n'a pas le droit d'oublier une année », martèle Marco Mendes, soulignant l'importance de la régularité dans cette lutte.
Sur les conseils des scientifiques, l'APFCAN a également entouré ses forêts de pins maritimes de plantations de pins pignons ou pins parasols, dont les monochamus n'apprécient guère l'odeur et qu'ils fuient activement.
Un équilibre fragile retrouvé
Aujourd'hui, le Portugal compte 600 000 hectares de pins maritimes et 100 000 hectares de pins pignons. Les forestiers respirent mieux, mais restent vigilants. Le pays continue de servir de terrain d'expérimentation pour la communauté scientifique internationale, développant des méthodes qui pourraient bénéficier à d'autres régions menacées par le nématode du pin.
Cette lutte acharnée démontre que même face à un ravageur aussi destructeur, la combinaison de la persistance des professionnels forestiers, de la recherche scientifique et de stratégies innovantes peut permettre de préserver un patrimoine forestier essentiel à l'équilibre écologique et économique d'une région.



