Donald Trump et les autocrates : la course à l'immortalisation toponymique de son vivant
Dans le domaine de la toponymie, une règle tacite prévaut généralement : on n'attribue le nom d'une rue ou d'un bâtiment public qu'à une personne décédée, souvent depuis plusieurs années. Pourtant, certaines figures politiques contemporaines, à l'instar de Donald Trump, semblent refuser d'attendre leur disparition pour voir leur nom s'inscrire dans l'espace public. 20 Minutes a analysé en profondeur cette tendance, des anciens dictateurs aux récents faits locaux, avec l'éclairage expert de Frédéric Giraut, professeur à l'Université de Genève et spécialiste reconnu de la néotoponymie.
L'offensive toponymique de Trump : aéroports, gares et navires de guerre
Le mois dernier, plusieurs médias américains de premier plan, dont CNN et NBC, ont révélé une information surprenante : Donald Trump souhaiterait voir son nom attribué à l'aéroport de Washington et à la gare centrale de New York. Cette offensive d'appropriation symbolique est déjà visible au prestigieux Kennedy Center, institution culturelle majeure où le nom de Trump a été accolé à celui du président assassiné. « Son nom apparaît en premier, avant celui de Kennedy », remarque avec précision le spécialiste Frédéric Giraut.
Et l'ancien président républicain ne s'arrête pas là dans ses ambitions toponymiques. Des projets seraient dans les tuyaux pour nommer une nouvelle classe de navires de guerre à son effigie, ainsi que pour créer une pièce d'un dollar à son image. Cette dernière initiative défierait ouvertement la loi américaine qui interdit formellement l'apparition de l'image d'un président en exercice sur la monnaie nationale.
Une pratique historique des régimes autoritaires
Pour Frédéric Giraut, qui occupe également la chaire Unesco en toponymie inclusive, cette pratique ne constitue pas un simple caprice du milliardaire américain. « Cela fait écho aux expériences historiques des régimes autoritaires et autocratiques qui fonctionnent sur le culte de la personnalité », explique-t-il avec conviction. Le spécialiste cite en exemple la « stalinisation » en Union soviétique, dans sa dimension symbolique particulièrement marquée.
« C'est une tendance propre à l'autocratie : imposer dans l'espace public des célébrations à la gloire de l'autocrate, voire à d'autres tenants vivants du pouvoir », poursuit le professeur. Il précise que cette pratique ne se limite pas aux références au panthéon idéologique des régimes, comme Marx et Engels, mais s'étend aux figures politiques en exercice.
Trois exemples historiques illustrent parfaitement cette dynamique :
- Saparmyrat Nyyazow, président du Turkménistan de 1990 à 2006, considéré comme l'un des dictateurs les plus autoritaires au monde, a rebaptisé une ville entière, de nombreuses écoles et même un météorite de son propre nom.
- Rafael Trujillo, qui a exercé un pouvoir dictatorial sur la République dominicaine entre 1930 et 1961, a renommé la capitale Saint-Domingue en « Ciudad Trujillo » et la plus haute montagne du pays, Pico Duarte, en « Pico Trujillo ».
- Mobutu Sese Seko, au pouvoir en République démocratique du Congo de 1965 à 1997, a transformé sa ville natale de Gbadolite en une « ville luxueuse » où chaque monument célébrait exclusivement sa gloire personnelle.
La stratégie Trump : du branding immobilier à la sphère publique
Frédéric Giraut analyse la stratégie de l'ancien président américain comme étant directement liée à celle qu'il a développée dans le cadre de son empire commercial. « Trump a construit son empire immobilier sur l'usage de son nom comme une marque prestigieuse », explique le spécialiste. Il ajoute : « Pour lui, son nom est un atout - ce qui correspond d'ailleurs à la traduction littérale de 'trump' en anglais. Il transpose ainsi sa culture entrepreneuriale à la chose publique. »
Le bâtiment emblématique de la Trump Tower, situé sur la Cinquième Avenue à Manhattan, symbolise parfaitement cette stratégie de branding personnel. Sur le plan politique, Donald Trump n'aurait pas nécessairement à gagner à cette transposition, selon l'expert, car « cela révèle une dérive autocratique ». Cependant, cette pratique peut produire « un jeu d'association pour ses électeurs à un ensemble d'objets prestigieux auxquels ils ont ainsi accès par procuration ».
Le cas français : l'auto-célébration « moralement proscrite »
En France, contrairement aux pratiques observées dans certains régimes autoritaires, le « naming » toponymique suit des règles plus discrètes et républicaines. « Dans les régimes républicains et démocratiques, l'auto-célébration du pouvoir en exercice est moralement proscrite et tabou », rappelle avec force Frédéric Giraut. Il précise qu'aucun texte législatif n'encadre formellement cette pratique, la toponymie des voies relevant principalement des gouvernements locaux, c'est-à-dire des conseils municipaux en France.
Néanmoins, une circulaire historique du ministère de l'Intérieur, envoyée en novembre 1938 dans le contexte de l'installation du fascisme en Europe, « déconseille » explicitement de donner le nom de personnes vivantes aux voies publiques. Cette recommandation fait directement écho aux pratiques observées en Allemagne nazie, où Hitler exigeait dès mars 1933 qu'une place, une rue ou un parc porte son nom dans chaque commune allemande, et en Italie fasciste, où Mussolini créa la ville de « Mussolinia » en 1930.
Le ministère de l'Intérieur français considérait alors qu'un nom de rue constituait « une récompense civique suprême » qui ne devait être décernée qu'avec le recul nécessaire du temps. L'objectif était clair : éviter « les passions politiques éphémères » ou « des considérations de politique locale » trop immédiates. Les préfets recevaient ainsi pour instruction de « s'opposer aux délibérations des conseils municipaux qui passeraient outre cette règle de décence républicaine ».
L'importance du recul historique
Pour Frédéric Giraut, attendre plusieurs années après la mort des personnalités pour nommer les rues ou les bâtiments présente un avantage crucial : « cela permet de s'assurer que certains aspects, qui viendraient nuire à sa commémoration, ne vont pas être découverts ultérieurement ». Le spécialiste évoque notamment les cas complexes de Mirabeau et, plus récemment, de l'Abbé Pierre, dont certaines facettes de la vie ont pu modifier la perception posthume.
Malgré ces principes républicains bien établis, des exceptions existent parfois. À Lambesc, dans les Bouches-du-Rhône, un maire a ainsi fait parler de lui en baptisant un parc de son propre nom avant de quitter ses fonctions. Sa défense fut pour le moins originale : « Si c'était par ego, j'aurais pris une rue », déclara-t-il après la polémique. Pour Frédéric Giraut, il s'agit simplement d'« une quête pathétique de marquage de territoire, en absence de garantie politique pour la suite ». Car, nommer un lieu, c'est fondamentalement inscrire « un pouvoir dans l'espace » et, plus durablement, dans la mémoire collective d'une société.



