Aurélie, 36 ans, membre du collectif Cancer colère, témoigne de son rejet de la campagne Octobre rose, qu'elle juge trompeuse et déconnectée des réalités de la maladie. « Je ne me suis pas sentie concernée avant d'être dans les couloirs de l'hôpital. Parce qu'il y avait des ballons roses partout, ça faisait très goûter d'anniversaire. A ce moment-là, je pensais que ma maladie n'était pas si grave, qu'on la soignait bien », raconte-t-elle.
Il y a un an, Aurélie apprend qu'elle a un cancer du sein, quelques jours après le lancement d'Octobre rose. « Au fur et à mesure, j'ai appris des choses sur ma maladie, et petit à petit, j'ai rejeté cette campagne », confie-t-elle. Dans un tract, le collectif créé en 2025 au moment de la contestation contre la loi Duplomb, affirme que « l'épidémie des cancers du sein est un scandale sanitaire et politique ». Pour lui, « Octobre ne sera pas rose, il sera en colère ».
Un dépistage critiqué pour ses angles morts
« On ne remet pas en cause le dépistage, qui est super important, et le fait que cette campagne puisse faire du bien à certains malades, indique Aurélie. Mais elle ne devrait pas occulter les causes des cancers par exemple. » Après son diagnostic, Aurélie a réalisé « assez vite », lors d'un rendez-vous avec sa chirurgienne, qu'il « fallait agir vite ». « Là, j'ai compris que ce n'était pas un petit cancer, que ce n'était pas ce truc tout rose et très mignon, que c'était grave et qu'il n'y avait pas que les personnes de 50, 60 ou 70 ans qui étaient touchées », lance-t-elle. Personne, assure-t-elle, ne lui avait expliqué qu'on pouvait en mourir, ni qu'il existait plusieurs formes de la maladie. « Ce n'est pas juste six mois compliqués et ensuite ça ira mieux », appuie-t-elle.
Selon le collectif, qui s'appuie sur des chiffres de l'Institut national du cancer, 12.700 femmes en meurent chaque année en France. La jeune femme pointe également le « bond de 63 % chez les trentenaires de développement de cancer du sein » depuis 1990. Pourtant, la campagne d'Octobre rose exclut les personnes âgées de moins de 50 ans du dépistage organisé alors que la participation au dépistage n'a concerné que 44 % de la population cible en 2024 contre 52,3 % en 2011. Les raisons ? « Des inégalités sociales mais aussi des inégalités territoriales avec 10 % des femmes de 50 à 74 ans qui résident à plus de 25 minutes d'un site de dépistage organisé », pointe le collectif.
Des causes environnementales ignorées
« La campagne – qui n'est pas de la prévention mais du dépistage – réduit beaucoup les causes de la maladie au comportement individuel, poursuit la trentenaire. Les médecins vont demander si on fume, si on boit, si on fait du sport. Je ne fume pas, je bois occasionnellement, je fais du sport et je ne suis pas en surpoids. Je ne suis donc pas dans les facteurs aggravants… Pourtant, on se sent coupable, on retrace toute sa vie pour savoir ce qu'on a fait de mal. Alors qu'on ne nous dit pas qu'il y a d'autres causes qui peuvent expliquer notre maladie. Que notre environnement est rempli de pesticides, de PFAS, de pollution, qui sont des facteurs cancérigènes. »
Une étude de l'université de Strasbourg, publiée en 2025, a d'ailleurs révélé la présence de 578 pesticides, 4 PFAS et 30 métaux après avoir passé au crible plus de 1.000 tumeurs de cancer du sein.
Des marques qui « s'achètent une conscience »
Aurélie dénonce ainsi « l'imposture des pollueurs et des pouvoirs publics ». « Quand on voit des politiques qui s'affichent avec des rubans roses alors qu'ils ont voté des lois pour réintroduire des pesticides considérés comme dangereux pour la santé et la biodiversité, ou qui n'ont toujours pas mis en application la loi visant la prise en charge intégrale des soins liés au traitement du cancer du sein par l'assurance maladie, ça explique notre colère oui », lance-t-elle, précisant que la campagne ne parle pas non plus « du déremboursement du Zoladex », un traitement pour le cancer du sein.
En parallèle, elle rappelle qu'il n'y a « pas de protection pour les malades ». Autoentrepreneuse, elle a dû continuer à travailler pendant sa chimiothérapie, faute d'indemnités. Selon les chiffres de Cancer colère, une femme sur trois perd son emploi dans les deux ans après l'annonce d'un cancer.
Des milliers de personnes se sont rassemblées le 3 octobre 2026 à Saint-Pierre-la-Garenne (dans l'Eure) lors d'une grande manifestation nationale et internationale contre les pesticides, à l'initiative du collectif Cancer colère, entre autres.
Et comme certains politiques, des entreprises profitent aussi d'Octobre rose mais font du « pinkwashing ». « Beaucoup de marques s'engouffrent dans la brèche pour vendre des objets roses, assurant qu'une partie, souvent minime, sera reversée à une association, indique Aurélie. Et après, on ne sait pas vraiment qui donne à qui, ni où va l'argent. Nos corps deviennent des objets de consommation. On en a marre d'avoir une campagne qui se fait de l'argent sur le dos des malades sans qu'on voie derrière des aides pour les personnes concernées. »
Pour le collectif, les entreprises « s'achètent une conscience en levant des fonds pour la recherche contre le cancer du sein alors que leurs pratiques renforcent l'empoisonnement des sols, de l'eau et de nos corps ».
Un plan d'urgence sanitaire réclamé
Pour la membre de Cancer colère, il est important de se mobiliser « pour que notre voix, celles des concernées, soit entendue ». Le but, affirme-t-elle, est de « prendre de la place », « qu'on nous prenne au sérieux ». « Le cancer, ce n'est pas ''on se fait belle parce qu'on n'a plus de cheveux''. Non. Le cancer, c'est beaucoup plus violent. La maladie est une catastrophe. Et de savoir, qu'en plus, il y a une responsabilité collective, ça nous rend encore plus colère », insiste Aurélie.
Cancer colère réclame « un plan d'urgence sanitaire », en reconnaissant le cancer du sein en maladie professionnelle, avec le maintien des revenus pendant les traitements ou encore l'arrêt des pesticides. « On veut des vraies lois, que des moyens soient vraiment mis en place pour améliorer la qualité de vie des malades et des soignants, pour qu'on puisse vivre dans un monde où on ne se dise plus ''ah bah à 25 ans, j'aurai un cancer, comme ma copine''. On veut des lois qui protègent notre santé », conclut Aurélie.