Pourquoi l’Armée est surnommée « la grande muette » : la vraie origine
« Grande muette » : la vraie origine de ce surnom

L’expression « la grande muette », souvent utilisée pour désigner la Marine nationale ou l’Armée, ne doit rien à la discrétion des opérations militaires ni à un prétendu devoir de réserve. Selon l’historien varois Jean-Marie Guillon, elle trouve son origine dans l’exclusion des militaires du suffrage universel sous la IIIe République, une mesure de méfiance du pouvoir politique à l’égard des hommes en uniforme.

Une méprise répandue sur le port de Toulon

Interrogés sur le port de Toulon, plusieurs passants donnent des explications spontanées mais inexactes. Catherine, fille de militaire, confie : « Ça doit venir d’il y a longtemps, parce qu’il fallait qu’ils se taisent ? Ça remonte au moins à la Première Guerre mondiale, je dirais. » Claude, un Toulonnais croisé près du petit train touristique, affirme : « La grande muette, c’est l’Armée. Ça veut dire que c’est l’omerta. Et quand il y a des problèmes dans l’armée, ils n’en parlent pas ! »

Richard, personnel civil de la Défense après 31 ans d’active dans la Marine, répond sans hésiter : « Quand on parle de “la grande muette”, il s’agit du droit de réserve imposé aux militaires, ou plutôt du devoir de réserve. Et aussi la non-communication des problématiques… enfin, tout ce qui nous est imposé. » Cette obligation de discrétion existe, mais elle ne correspond pas à l’origine historique du surnom.

La loi Cissey de 1872 : une armée exclue du vote

L’expression « la grande muette » renvoie en réalité à une méfiance historique du pouvoir politique envers les militaires. « En France, la construction républicaine s’est forgée contre tous les pouvoirs personnels autoritaires, décrypte Jean-Marie Guillon. Contre la Monarchie, contre l’Empire et Louis Napoléon Bonaparte après 1851… » Cette « peur du coup d’État militaire » a conduit à l’adoption de la loi Cissey en 1872, sous la IIIe République.

Le pouvoir en place, méfiant, préfère alors exclure les soldats du suffrage universel masculin. Les militaires entrent dans une neutralité politique forcée. « Les Républicains se méfiaient de cette armée, considérée comme le bras des pouvoirs autoritaires, poursuit l’historien. Les généraux étaient royalistes, par tradition. » L’armée était donc muette dans les urnes, d’où le surnom.

Le retour du droit de vote en 1945

Le renversement de tendance s’est produit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. « C’est la Résistance et Charles de Gaulle qui ont rendu leurs droits civiques aux militaires. Et les ont réintégrés dans le corps national », explique Jean-Marie Guillon. Depuis le 17 août 1945, les militaires peuvent voter comme tout citoyen, plus d’un an après les femmes.

Les guerres coloniales ont toutefois « un peu fait changer » l’appréciation, suggère l’historien. Le 21 avril 1961, pendant la guerre d’Algérie, le putsch des généraux a ravivé le spectre d’une armée séditieuse, avec notamment le général Raoul Salan, dont la plaque de rue à Toulon continue de susciter des polémiques. Claude, l’un des Toulonnais interrogés, s’indigne : « Alors, les militaires, ils avaient le droit de mourir au combat, mais pas de voter ! »