Ce week-end, environ 3 000 personnes devraient se réunir aux Saintes-Maries-de-la-Mer pour le pèlerinage d'octobre, un rendez-vous annuel qui se tient quatre fois par an depuis plus de 100 ans. Les gens du voyage y vénèrent notamment Sainte Sara, sainte patronne des gitans et d'autres communautés de voyageurs. Marie, membre de l'Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC), témoigne du quotidien des itinérants en 2026, marqué par le rejet, les discriminations, les difficultés pratiques et la précarité.
Des conditions de vie encore précaires
Être gens du voyage en 2026, c'est encore peiner à trouver des conditions de vie dignes partout où la communauté passe. "On a besoin de confort comme tout le monde", pose Marie. Il y a encore vingt ans, les exigences étaient moindres. Les voyageurs acceptaient de faire sans eau ou électricité facile, composant avec un certain manque de confort, et parfois de salubrité, préférant s'adapter au rejet des autres plutôt que d'imposer leurs besoins.
"Il nous faut de l'eau et de l'électricité pour l'hygiène, pour le confort, pour la vie… On a aussi des malades, des personnes handicapées, des personnes âgées, des bébés…", énumère Marie. Comme tous les enfants, les enfants du voyage doivent aller à l'école, mais la scolarisation reste difficile dans les communes où les voyageurs passent. "Certains maires acceptent, mais généralement ils sont assez peu. Ils disent qu'on ne fait pas partie du village, donc il n'y a pas de raison que les enfants aillent à l'école. Alors on est obligé de se battre avec les institutions, d'aller voir des médiateurs."
Des clichés persistants et un accueil hostile
Les clichés ont la vie dure : "Avant, ils nous traitaient de 'sales', de 'pouilleux', de 'voleurs'. Aujourd'hui, 'voleur', on l'entend toujours." L'accueil est tantôt chaleureux, curieux, ouvert, tantôt hostile, voire hargneux ou agressif. "La plupart des gens ne sont pas accueillants. Parfois, on tombe sur des gens qui ont des craintes au départ et qui viennent nous parler, là on a des bonnes relations. Mais la plupart du temps, le problème avec les riverains, c'est qu'ils ne viennent jamais directement. Ils appellent la gendarmerie immédiatement", explique Marie.
Marie reconnaît que certaines installations se passent mal, mais elle y voit un problème général, très banal et humain, plutôt que la seule responsabilité des gens du voyage : "Je comprends, vous avez des gens qui sont respectueux, civiques, et d'autres moins, comme partout. Sauf que chez nous, c'est toute la communauté qui prend lorsqu'il y a une incivilité. Ça, c'est regrettable." Pour la porte-parole de l'ANGVC, l'amalgame est trop vite fait, et chaque caravane est accueillie avec présomption de culpabilité. "Les gens ne nous veulent pas. On subit une discrimination excessive", observe-t-elle.
Des aires d'accueil mal situées et un meilleur accueil en Occitanie
Marie déplore que les aires d'accueil, et encore plus les aires de grand passage, soient souvent implantées près des usines, des stations d'équarrissage, des aéroports, bien loin des villes, de leurs aménagements, de leur commerce et de leur confort. Elle reconnaît cependant que l'accueil est sensiblement meilleur en Occitanie que dans d'autres régions : "Les gens sont plus tolérants. Vous avez plus de gens qui sont sédentarisés en Occitanie. Ils se sédentarisent parce qu'ils en ont marre d'être expulsés à droite à gauche et de ne pas avoir de structures pour pouvoir s'installer, notamment à Perpignan, à Vias, à Narbonne."
Marie s'interroge sur la méconnaissance de sa communauté. Est-ce que tout le monde sait que les gens du voyage travaillent ? Cotisent ? Ont parmi eux des personnes qui ont besoin de médecins, d'école, d'assistance ? "Nous sommes des contribuables, nous travaillons, nous avons des entreprises, ambulantes évidemment, dans le commerce, dans la rénovation d'habitat, la maçonnerie, les espaces verts, les marchés… Nous payons nos cotisations régulièrement, sinon on ne pourrait pas exercer."
Les aïeux de Marie ont fait la guerre d'Algérie, et plus loin, elle a retrouvé des documents attestant que ses ancêtres avaient été engagés le long du Rhin pendant la Grande Guerre. Quand elle constate les discriminations aujourd'hui, que certaines personnes cherchent à la mettre à part de la société française et la jugent non méritante de ses droits, elle déchante et soupire : "Les gens l'oublient. Ou bien ils ne parlent que des choses négatives, jamais du positif."
Un rapport du Défenseur des droits et des actions associatives
Dans un rapport en 2024, le Défenseur des droits pointait "l'ampleur et le cumul de discriminations" subies par les gens du voyage, "dans l'ensemble des domaines de la vie quotidienne : emploi, logement, services publics et privés, scolarisation, santé…" Quant aux préfectures, elles veillent à ce que les intercommunalités appliquent les schémas départementaux relatifs à l'accueil des voyageurs. Elles sont tenues de proposer un certain nombre d'emplacements, sans quoi les services de l'État ne peuvent pas intervenir pour expulser les installations illicites. Contactée, la préfecture de Haute-Garonne et d'Occitanie n'a pas répondu aux questions pour le moment.
Les voyageurs se serrent les coudes et, via des associations, trouvent des médiateurs pour échanger avec les riverains et trouver des manières de s'adapter à certaines situations. "On a des liens très forts, assure Marie. Ça nous donne de la force. Oui, heureusement. On n'est pas sans arrêt à pleurnicher du rejet des autres."