Giuliano da Empoli explore l'empire de Peter Thiel dans son nouveau roman
Da Empoli explore l'empire de Peter Thiel dans son roman

Le mardi 22 septembre, à 11 heures, dans le salon bibliothèque de la maison Gallimard, un écrivain et une journaliste se retrouvent pour un entretien. L'écrivain, Giuliano da Empoli, y présente son nouveau roman, tandis que la journaliste l'interroge pour son journal. Cette scène, en apparence anodine, devient une mise en abyme troublante : et si nous étions nous-mêmes des personnages de ce livre ? Des acteurs obsolètes d'un monde qui croit encore exister, mais qui a en réalité quitté « son axe ».

Le roman de da Empoli, après Le Mage du Kremlin, explore une nouvelle fois la frontière entre réalité et fiction. L'auteur, essayiste de formation, traverse le miroir pour s'approcher, en romancier, de la vérité. Cette fois, il s'immisce dans l'esprit de Peter Thiel, le créateur de Palantir, entreprise de data mining et d'analyse prédictive.

Un monde en décalage

Le récit nous entraîne dans un crépuscule : celui de l'ancien monde, avec ses institutions, ses médias et ses élites, qui continuent de fonctionner comme si de rien n'était. Pendant ce temps, les « fondateurs » – ces seigneurs de la tech – ont déjà déplacé le jeu sur un autre terrain. Ils ne jouent plus selon les règles établies ; ils les réécrivent.

Da Empoli décrit avec précision ce décalage entre ceux qui croient encore détenir le pouvoir et ceux qui l'exercent réellement. Les premiers sont obsédés par les élections, les débats publics et les carrières politiques ; les seconds construisent des infrastructures numériques, des algorithmes et des plateformes qui façonnent nos vies sans que nous en ayons pleinement conscience.

Peter Thiel, figure emblématique

Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, est une figure centrale de cette nouvelle élite. Connu pour ses positions libertariennes et sa vision techno-optimiste, il incarne cette génération de « fondateurs » qui pensent le monde en termes de disruption et de progrès radical. Dans le roman, da Empoli lui prête une intériorité complexe, entre ambition démesurée et désillusion.

L'auteur, à travers ce personnage, explore les mécanismes de pensée de ceux qui façonnent notre avenir. Il montre comment ces hommes et ces femmes, souvent partis de rien ou de peu, ont construit des empires qui échappent aux cadres traditionnels de la régulation et du contrôle démocratique.

Une lecture jubilatoire et glaçante

Le roman se lit comme une plongée dans les coulisses d'un monde en mutation. Da Empoli mêle fiction et réalité, références historiques et analyses contemporaines, pour offrir une œuvre dense et stimulante. Le style est précis, parfois clinique, mais jamais froid. L'auteur parvient à rendre passionnants des sujets complexes, comme la data science ou la philosophie politique des géants de la tech.

Les lecteurs retrouveront l'écriture incisive de da Empoli, déjà saluée dans Le Mage du Kremlin. Ici, il pousse plus loin l'exploration des rapports de force entre le politique et le technologique, entre l'humain et la machine. Le résultat est à la fois brillant, glaçant et – paradoxalement – jubilatoire, comme le souligne la journaliste dans son entretien.

Ce roman invite à réfléchir sur notre propre place dans ce monde en recomposition. Sommes-nous encore des acteurs, ou déjà des spectateurs ? La question reste ouverte, mais da Empoli nous donne des clés pour comprendre ce qui se joue derrière les écrans. Une lecture essentielle pour qui veut saisir les dynamiques à l'œuvre dans nos sociétés contemporaines.