Catholiques de gauche face à la visibilité des influenceurs conservateurs
Catholiques de gauche face aux influenceurs conservateurs

À la veille de la visite du pape François à Paris, une veillée de prière à l'église Saint-Sulpice, prévue ce jeudi soir à 19h30, cristallise les tensions entre catholiques de gauche et influenceurs conservateurs. Coordonnée par les créateurs de la chaîne YouTube Two Disciples, la soirée réunira plusieurs figures du catholicisme en ligne, dont l'abbé Matthieu Raffray, connu pour ses positions identitaires. Cette situation attriste et met en colère des catholiques pratiquants de gauche, qui dénoncent une « confiscation » de leur Église par une minorité.

Une veillée qui fait débat

La soirée, initialement prévue à l'église de la Madeleine, a été déplacée à Saint-Sulpice, la plus grande église de Paris, en raison d'un afflux d'inscriptions. Ses 2 000 places seront ouvertes pour accueillir les participants. L'événement sera ouvert par Mgr Bruno Valentin, président du conseil pour la communication de la Conférence des évêques de France, qui y voit une occasion de refléter la diversité de « l'immense galaxie catholique », comme il l'a expliqué au média Aleteia.

Parmi les invités figurent le dominicain Paul-Adrien d'Hardemare, le père Jean-Baptiste Bienvenu (PadreBlog) et Paul Delafosse, d'Amen Media. Cependant, cette programmation interroge. « Les créateurs de contenus religieux revendiqués "de gauche" ne sont pas nombreux », constate Théo Moy, cofondateur du Cri, un « mensuel chrétien, joyeux et radical ». Il décrit des « profils traditionnels ou conservateurs, pas forcément traditionalistes, qui n'ont pas forcément un rapport politique à la foi », mais aussi « des présences qui choquent vraiment, notamment l'abbé Raffray ».

L'abbé Raffray, figure clivante

L'abbé Matthieu Raffray, prêtre de l'Institut du Bon Pasteur, issu de la mouvance traditionaliste, a fait de l'évangélisation des milieux identitaires sa mission. Avec plus de 200 000 abonnés sur Instagram, il est une figure influente, mais ses propos suscitent l'indignation. Il a notamment présenté Jean-Marie Le Pen comme un « prophète souvent incompris » le jour de sa mort, une phrase jugée « blasphématoire » par Constance*, militante de gauche et catholique pratiquante. « Quand j'entends ça, ça me fait beaucoup de mal, ça me fait honte et ça me met en colère », confie-t-elle.

Ce n'est pas la première fois que l'abbé Raffray est épinglé. En 2024, des propos sur l'homosexualité avaient conduit la ministre Aurore Bergé à demander un signalement à la justice. Pour Théo Moy, « c'est inquiétant de voir cet événement qui se veut ouvert à tous donner de la visibilité à ces mouvements-là ». Il ajoute : « Nous, on essaie de porter l'idée qu'au milieu de la diversité des courants de l'Église, l'extrême droite est minoritaire et doit le rester. »

Un sentiment de décalage chez les catholiques de gauche

Ce décalage est décrit par plusieurs catholiques de gauche avec un mélange de colère et de lassitude. Jeanne*, politiquement à gauche et attachée à la tradition liturgique, se dit « totalement en accord avec le pape, la doctrine », mais agacée par certaines figures qui parlent « très peu d'écologie » et évoquent l'accueil des autres « avec un prisme très restreint, alors que le pape François a quand même dit clairement que l'accueil des migrants faisait partie de la base de notre foi ».

Constance, elle, voit dans cette domination en ligne une confiscation par « une minorité de personnes qui voudraient faire (de la religion) un étendard excluant une partie de la population ». Anne* en discute en famille, où la génération de ses parents est « interloquée par ce qui est perçu comme un retour en arrière ». Clément, 29 ans, touché par le discours du pape sur « le respect de la personne, de l'étranger », reste discret sur sa foi : « Les représentations de la religion dans ma tranche d'âge, ce sont soit des gens conservateurs, soit des gens cringe, soit les deux. Si je me revendique, j'aurais l'impression de m'inscrire dans un camp politique, et je me limite dans ma pratique collective parce que je n'ai pas envie d'entendre des horreurs. »

Des collectifs pour une autre visibilité

Théo Moy explique cette différence de visibilité par plusieurs facteurs : dans les années 1950-1960, les fidèles engagés à gauche théorisaient « l'enfouissement », vivant au rythme de la classe ouvrière sans prosélytisme. Aujourd'hui, « certains de ces influenceurs sont financés par des ordres religieux ou des groupes d'extrême droite », évoque-t-il. Le réseau Acutis, sponsorisé par Pierre-Edouard Stérin, finance par exemple certains créateurs de contenus.

Quand les catholiques « de gauche » s'organisent, c'est en collectifs, comme Amen Media, le Dorothy, Paix, Anastasis ou Luttes et contemplations, dont fait partie Constance. Ce collectif de chrétiens engagés pour la justice sociale et écologique veut « donner un autre visage de l'Église ». Pour se faire entendre, Le Cri a été lancé sur le constat qu'il « manquait des stratégies de visibilité ». Le magazine revendique 3 600 abonnés, « au-delà de [ses] attentes », un chiffre loin des 200 000 abonnés de l'abbé Matthieu Raffray.

* Les prénoms ont été modifiés.