Tetyana Berezhna : la culture ukrainienne, une question de sécurité nationale
Berezhna : la culture, une question de sécurité nationale

Tetyana Berezhna, ministre de la Culture de l'Ukraine, a participé au Sommet Lumière à Saint-Paul-de-Vence début septembre. Dans un entretien accordé à Nice-Matin, elle détaille comment son pays tente de préserver son patrimoine culturel face à l'invasion russe, et pourquoi cet enjeu est aussi vital que la défense des frontières. « La culture est une raison pour se battre », affirme-t-elle, alors que son pays subit des attaques quotidiennes.

Une ministre habituée aux explosions

« Il y a eu une explosion pendant que nous étions en train de parler », confie Tetyana Berezhna, interrompue à peine par une détonation lors de l'interview en visioconférence, ce mardi 22 septembre 2026. La ministre, habituée à ces interruptions, précise que les détonations ont rythmé le Conseil des ministres qui a précédé l'entretien. Le rendez-vous, initialement prévu lors du Sommet Lumière à Saint-Paul-de-Vence, avait dû être reporté.

L'éclairage de la « Madame Culture » de Volodymyr Zelensky reste pertinent sur une question souvent occultée par les frappes de drones : la place de l'art dans un pays en guerre. Interrogée sur la difficulté de maintenir la culture au rang de priorité quand le pays lutte pour son existence, elle répond : « Vous avez absolument raison. La culture est une raison pour se battre. C'est ce qui nous rend unis et résilients par temps de guerre. C'est pourquoi la culture est une question de sécurité nationale en Ukraine. »

Des chiffres accablants sur la destruction culturelle

La ministre détaille l'ampleur des destructions : « Nous avons documenté la destruction de 2 139 sites du patrimoine culturel, et de 2 640 institutions culturelles, dont 569 complètement détruites. » Elle ajoute : « La Russie détruit tout ce qu'elle ne peut pas s'approprier. » Elle évoque la terrible nuit du 15 juin dernier, quand le toit de la cathédrale de Kiev a été détruit, et rappelle que la cathédrale Sainte-Sophie, site classé au patrimoine mondial de l'Unesco, a été touchée par une attaque russe juste avant sa visite en France.

Interrogée sur le bombardement de millions de livres juste avant la rentrée scolaire, Tetyana Berezhna répond : « Absolument, c'est un crime de guerre dès lors que la Russie attaque notre éducation, notre jeunesse, notre futur. » Elle précise : « Cet été, 13 millions de livres ont été littéralement brûlés par la Russie. À Kharkiv, j'ai vu de mes propres yeux les cendres des livres ukrainiens. C'était déchirant ! 600 000 livres n'ont pu être livrés aux écoles ukrainiennes. »

Préserver l'héritage et préparer l'après-guerre

Pour préserver l'héritage culturel ukrainien, la ministre explique : « C'est notre grande responsabilité de le protéger. C'est très important de restaurer et conserver chaque bien culturel que les Russes attaquent. » Elle annonce la création du Fonds pour le patrimoine culturel ukrainien, qui invite les partenaires à faire des dons. Un décret gouvernemental oblige les musées situés à 50 km de la frontière à évacuer les pièces du patrimoine culturel. Certains biens sont aussi placés dans des musées européens, tels que le Louvre ou l'Albert Museum de Londres.

Interrogée sur le rôle de l'art et de la culture en temps de guerre, elle répond : « C'est une question cruciale. Si nous n'expliquons pas clairement pourquoi c'est important de nous soutenir, d'investir dans notre défense pour défendre le monde entier, alors nous perdrons cette guerre. » Elle cite les concerts des « Cultural forces », les festivals de films, les biennales des arts comme moyens de toucher les cœurs, les esprits et les âmes.

Répondre aux doutes français et aux ingérences russes

À ceux qui considèrent que « cette guerre n'est pas la nôtre », Tetyana Berezhna répond : « Ceux qui considèrent que “cette guerre n'est pas la nôtre” font généralement une erreur : ils voient cette guerre comme très lointaine. C'est un stéréotype. Les missiles, les drones volent depuis la Russie vers l'ouest de l'Ukraine en peu de temps. Et la guerre informationnelle a déjà commencé. Elle se joue dans les têtes, avec le narratif que répand la Russie. Aider l'Ukraine, cela signifie défendre l'Europe dans son ensemble. »

Interrogée sur l'éventualité d'une élection de Marine Le Pen, favorite des sondages, elle répond : « La France a toujours été une grande amie. Nous savons combien le Président Macron a fait pour l'Ukraine. Les Français l'ont élu par deux fois, ce qui signifie que ses valeurs sont aussi celles du peuple français. Nous espérons que ce choix démocratique sera, une fois de plus, aligné sur ce soutien à l'Ukraine, et qu'ils feront le bon choix. »

Concernant les interférences russes dans la campagne française, elle déclare : « La Russie investit beaucoup dans la propagande. Ils peuvent atteindre la société française, comme ils le font à travers le monde, et ils font cela très bien. Chez nous, nous utilisons des mécanismes de sanction contre tout propagandiste qui a des connexions avec la Russie. Si la France a les moyens de sanctionner de tels individus, c'est une manière très concrète de contrer la propagande russe. »

La diaspora ukrainienne en France et l'avenir

Environ 150 000 Ukrainiens vivent actuellement en France, en comptant ceux qui s'y trouvaient déjà. Environ 85 % d'entre eux sont temporairement déplacés, et ils vivent majoritairement dans le sud de la France. La ministre exprime sa gratitude : « Nous sommes très reconnaissants à la société française d'avoir intégré nos compatriotes. Tant que la guerre continue en Ukraine, il est crucial pour eux d'être en sécurité. Mais nous souhaitons qu'ils reviennent dans leur terre d'origine. »

Elle salue le travail de l'association Afuca sur la Côte d'Azur : « Oui, nous leur en sommes très reconnaissants. C'est la preuve que la communauté ukrainienne peut à la fois préserver son identité et se dévoiler à la société française. Une communauté active a grandi autour de cette association depuis dix ans. Ils rassemblent les Ukrainiens et sont des ambassadeurs actifs de l'Ukraine. »

Enfin, elle espère qu'après la guerre, l'Ukraine sera une source de création et d'inspiration pour l'Europe : « Certainement. Durant cette guerre brutale, nous avons acquis une bonne expérience de résilience. Dès lors, nous pouvons apprendre au monde comment être unis, être forts. Nous pouvons être une grande source d'inspiration. Il y a de nombreux stéréotypes, créés par la propagande russe, sur ce que sont réellement les Ukrainiens. Malheureusement pour eux, nous ne faisons pas partie de l'empire russe. C'est pourquoi ils veulent nous détruire. Mais cela n'arrivera jamais ! »