7-Octobre : la mémoire crucifiée, selon Brigitte Stora
7-Octobre, la mémoire crucifiée, par Brigitte Stora

Dans une tribune publiée le 7 octobre 2026, l’essayiste et documentariste Brigitte Stora estime que l’emploi du mot « génocide » à propos d’Israël et des juifs a une longue histoire, qui a précédé de loin les massacres de Gaza et même l’occupation illicite des territoires palestiniens. Elle affirme que ce mot est devenu aujourd’hui une « machine à exclure les juifs ».

Un événement indicible et un silence des organisations féministes

Brigitte Stora observe que lorsqu’on ne retient que la date d’un événement, c’est souvent mauvais signe. Le 7-Octobre comme le 11-Septembre disent aussi l’absence de nom, révélatrice d’un indicible, propice à l’enfouissement. Pour elle, si le 7-Octobre, dans son horreur, a représenté pour les Israéliens et les juifs du monde un vacillement existentiel, c’est peut-être aussi le monde commun qui, ce jour-là, a basculé.

Elle rappelle que des rapports insoutenables et souvent tardifs sont venus confirmer la cruauté inouïe qui se déploya ce jour-là, avec l’assassinat planifié de 1 200 hommes, femmes et enfants, le kidnapping de centaines d’autres, ainsi que des violences sadiques et sexuelles contre des femmes. Ces actes revendiqués, souvent filmés par les auteurs des crimes et partagés sur les réseaux sociaux, furent pourtant considérés par certains comme une « résistance ». D’autres se sont tus. Face à ce gigantesque massacre et féminicide, le silence de beaucoup d’organisations féministes, militant contre les violences faites aux femmes, fut un naufrage.

Le mot « génocide » comme outil de délégitimation d’Israël

L’effroi du 7-Octobre a été enseveli, il est devenu un malheur juif, car immédiatement il fut recouvert par un autre mot, le mot « génocide ». La cruauté du 7-Octobre faisait partie du plan du Hamas, tout comme l’exhibition de dépouilles de femmes dénudées au milieu de foules enthousiastes. Assumant le sacrifice de son propre peuple, Sinwar, l’architecte du 7-Octobre, avait écrit qu’il envisageait d’Israël une riposte nucléaire. La démesure de la réponse israélienne, espérée par le Hamas, sa guerre contre le groupe islamiste, transformée en vengeance contre les Palestiniens, la destruction effroyable de Gaza et ses dizaines de milliers de morts, allait servir son objectif.

Il fallait délégitimer l’existence même d’Israël et pour cela, parce que la chose est liée, en finir avec la mémoire de la Shoah. Une mémoire décrétée coupable d’hégémonie, au service et à l’origine du pire État du monde dont il faudrait, avec elle, se débarrasser. Le mot « génocide » et surtout la criminalisation des juifs, déclarés « génocidaires », furent au cœur de la propagande du Hamas. Comme un cadeau offert à la culpabilité occidentale, un soulagement inespéré, un solde de tout compte.

Une inversion historique et un chantage sémantique

Pour certains, la Shoah et l’antisémitisme empêcheraient une critique et des sanctions beaucoup plus fermes contre la politique criminelle d’Israël. Il s’agit là d’une grave erreur initiale, selon Brigitte Stora, et d’un retournement. Ce n’est pas la culpabilité née de la Shoah qui a protégé les juifs, c’est au contraire cette culpabilité qui les vise. De même et contrairement à une réécriture de l’histoire en cours, ce n’est pas cette culpabilité qui a construit Israël, mais c’est la haine de la culpabilité qui aujourd’hui remet en question son existence.

Elle souligne qu’il faut bien mal connaître l’histoire des crimes, des féminicides, des incestes, pour ignorer que là comme ailleurs, la culpabilité ressentie vis-à-vis de la victime augmente la rage du criminel qui voit en elle le visage de sa propre faillite. La nazification des juifs et d’Israël a une longue histoire qui a précédé de loin les massacres de Gaza et même l’occupation illicite des territoires palestiniens. Utilisé dans les cercles fascistes et négationnistes dès le lendemain de la guerre, le mot génocide a été régulièrement retourné contre les juifs. Cette inversion a été reprise dans la propagande stalinienne et dans celle du nationalisme arabe pendant des décennies avant que l’islamisme n’en hérite.

La nazification vise les juifs même quand cela n’avait rien à voir avec Israël. On se souvient de la violence antisémite qui cibla Simone Veil au moment de sa loi sur l’IVG, qualifiée par Jean-Marie Le Pen de « loi génocide ». Il y eut là une vraie jouissance à retourner Auschwitz contre une rescapée. Cette histoire ancienne est celle du négationnisme mais aussi de sa version soft et relativiste, qui désormais triomphe. Car, de nos jours, il est devenu licite mais aussi usuel de renvoyer les Juifs au lieu de leur blessure et d’ouvrir de nouveau le grand procès contre eux et contre la mémoire de la Shoah.

Une « machine à exclure les juifs »

Comme une ardoise enfin effacée, juif égale désormais génocidaire. Aucun autre peuple n’a ainsi été criminalisé, ni les Français lors de la guerre d’Algérie, ni les Américains lors de la guerre du Vietnam, ni les Iraniens et les Russes bombardant l’Ukraine, ces anciens alliés du boucher Bachar El-Assad en Syrie. Même au sortir de la Seconde Guerre mondiale, une tradition de gauche humaniste refusa l’essentialisation et l’amalgame de « génocidaire » contre le peuple allemand dans son entier. Ce procès ne vise que les juifs et Israël.

L’emploi du mot génocide est devenu un sésame qui n’offre que deux choix : soit on l’adopte, soit on est génocidaire. Au moment des débats sur les primaires socialistes, nous avons eu droit à une version à peine plus courtoise de cette étrange alternative. Ceux qui prônent l’alliance avec Jean-Luc Mélenchon furent aussi ceux qui ont fait du mot « génocide » le mot-clef, le signe d’allégeance à une vision du monde. Et ce fut bien hélas contre Raphaël Glucksmann et Jérôme Guedj, pourtant peu complaisants face au régime criminel israélien, que ces mots furent brandis.

Ce chantage sémantique est devenu une machine à exclure les juifs (dans les universités, les lieux culturels, les espaces militants). Il n’est pas seulement un laissez-passer vers le « camp du Bien », il est aussi un « laisser exclure » de tous ceux qui ne le prononcent pas. Et ce « laisser exclure » permet les « boycotts » d’artistes, les violences et agressions contre les personnes. Et la solitude abyssale des exclus. Erri de Luca, les frères Dardenne, Boy George, Sari Nusseibeh, des milliers d’opposants du Hamas en ont fait l’amère expérience.

Longtemps, la mémoire de la Shoah fut ce socle commun au cœur d’une culture démocratique qui permit aussi les grands combats émancipateurs comme les luttes antiracistes, les combats anticoloniaux, le féminisme et la dénonciation de l’homophobie. C’est bien cette mémoire, qu’il s’agit de défendre contre le négationnisme dont le 7-Octobre fut bel et bien l’événement déclencheur.