Mauro Colagreco dépose l'oignon rose de Menton dans la Réserve mondiale de semences du Svalbard
L'oignon rose de Menton préservé au Svalbard par Colagreco

Une mission historique pour la préservation d'un patrimoine culinaire

Le chef triplement étoilé du Mirazur, Mauro Colagreco, a récemment effectué un voyage remarquable vers l'archipel norvégien du Svalbard. Son objectif : initier une démarche de conservation officielle de l'oignon rose de Menton, un bulbe local sauvé de la disparition, au sein de la prestigieuse Réserve mondiale de semences. Cette initiative relie symboliquement l'une des villes les plus méridionales de France à la terre la plus septentrionale de Norvège, créant un pont inattendu entre ces deux territoires.

Des cathédrales souterraines dédiées à la biodiversité

« J'ai eu l'immense privilège de pénétrer dans la Réserve mondiale des semences, la Svalbard global seed vault, et l'Arctic world archive (AWA). Des cathédrales souterraines de glace et de silence, dédiées à la préservation de la biodiversité naturelle et culturelle mondiale », a témoigné Mauro Colagreco sur ses réseaux sociaux début mars. Le chef, également ambassadeur de bonne volonté pour la biodiversité auprès de l'Unesco, participait à une importante opération de dépôts de graines impliquant plusieurs nations, dont le Guatemala qui effectuait sa première contribution.

Kent Nnadozie, secrétaire du Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l'alimentation et l'agriculture, a souligné l'importance de ces démarches : « Les dépôts effectués cette semaine réaffirment notre responsabilité commune de préserver la diversité des espèces cultivées, les connaissances qu'elle véhicule, et la coopération internationale qui rend cela possible ». L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a relayé ces propos fin février, mettant en avant l'importance de ces archives pour l'adaptation au changement climatique.

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Deux actions concrètes pour l'oignon rose

Mauro Colagreco a concrétisé son engagement par deux actions distinctes lors de sa visite au Svalbard. Premièrement, un échange symbolique de graines devant la réserve de semences, marquant le début du processus de dépôt officiel des graines d'oignon rose. Deuxièmement, un dépôt de documents à l'Arctic World Archive visant à préserver les savoir-faire associés à ce produit emblématique.

Les documents déposés comprennent :

  • La recette authentique de la tarte à l'oignon rose de Menton
  • Le protocole complet de culture et de récolte de cet alliacé local
  • La recette du Nendo Dango (boulette de graines enrobée d'argile)
  • Le dernier ouvrage consacré au Mirazur : Sous le signe de la Lune

« Venir de France pour assister à ces deux cérémonies est à la fois profondément émouvant et hautement symbolique pour moi », a déclaré le chef lors d'une conférence de presse. Il a rappelé avec gravité que 75% des variétés cultivées ont disparu au cours du siècle dernier, une statistique qui représente selon lui « des saveurs perdues, des paysages transformés, des savoirs oubliés et une résilience affaiblie ».

Un engagement de longue date pour la biodiversité cultivée

Mauro Colagreco s'engage depuis des années dans la promotion de la diversité alimentaire et de la biodiversité cultivée. « L'un des exemples les plus significatifs est notre travail – aux côtés de la Maison des semences Maralpines – pour préserver la variété ancestrale de l'oignon rose de Menton », a-t-il expliqué. Pour le chef, cet oignon représente bien plus qu'un simple ingrédient : « c'est un fragment d'histoire locale, un produit façonné par un terroir unique et transmis de génération en génération ».

Instigateur du programme « Graines pour le futur » qui se concentre sur l'éducation alimentaire des jeunes, Colagreco est convaincu du rôle crucial des chefs dans la préservation de la biodiversité. « Il existe une interconnexion profonde entre la cuisine et la biodiversité. Ce qui pousse détermine ce que nous cuisinons, et ce que nous cuisinons contribue à déterminer ce qui continuera de pousser », affirme-t-il, redoutant qu'un désintérêt pour un produit puisse conduire à son remplacement par des variétés standardisées.

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Des réserves et des questions de gouvernance

Maxime Schmitt, co-président de la Maison des semences paysannes maralpines, appelle cependant à la vigilance concernant le fonctionnement de cette réserve mondiale. S'il reconnaît l'utilité démontrée de cette « arche de Noé végétale » lors de crises comme la destruction du centre de semences d'Alep ou les pillages au Soudan, il soulève plusieurs points problématiques.

La réserve est régie par un accord tripartite entre le gouvernement norvégien, le Centre nordique des ressources génétiques et le Crop Trust – une organisation privée regroupant États, fondations et entreprises. « Sauf que l'un des détenteurs ayant un droit de regard n'est autre que Bill Gates... pour qui les OGM représentent l'avenir ! », note Schmitt avec inquiétude.

Il pointe également que ces semences ne sont pas accessibles aux paysans et perdent leur capacité germinative au bout de quelques décennies. Privilégiant la culture in vivo et le travail in situ, il met en garde contre « l'appropriation du vivant » par les multinationales engagées dans une course au brevetage des nouvelles techniques de modification génétique. « En décodant l'ADN, elles tirent des séquences numériques : il n'y a plus besoin de la matière végétale, des plantes artificielles peuvent être créées depuis un ordinateur », développe-t-il, soulignant l'importance cruciale des questions de gouvernance dans ces démarches de conservation.