Terra Nova imagine une France dystopique sans immigrés, un pamphlet politique controversé
Terra Nova imagine une France dystopique sans immigrés

Terra Nova dépeint une France cauchemardesque sans immigrés dans un roman polémique

La dystopie, ce genre littéraire qui inverse l'utopie pour imaginer le pire, constitue un exercice périlleux visant à conjurer des scénarios redoutés. Lorsqu'elle est réussie, elle peut captiver, mais celle proposée par le think tank social-libéral Terra Nova, décrivant une France monstrueuse décidant de se passer de ses immigrés, peine à convaincre pleinement le lecteur.

Un récit simple aux protagonistes politiques controversés

Le schéma narratif est simpliste, s'appuyant sur les figures controversées de Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin, présentés comme les mauvais génies de la vie politique. En 2030, une alliance électorale donne le contrôle du pays aux « bruns-bleus », après avoir convaincu Marine Le Pen et Jordan Bardella, empêtrés dans des affaires judiciaires, de placer Philippe de Villiers à la tête d'une « Union des droites ». Le « Chouan » accède ainsi à la présidence de la République.

En échange, le Rassemblement national obtient une majorité parlementaire. Bruno Retailleau, nommé Premier ministre, forme un gouvernement où Éric Zemmour hérite du ministère de la Culture. Sous la direction de François-Xavier Bellamy, une chasse aux immigrés est lancée, plongeant le pays dans le chaos : les restaurants ne peuvent plus servir leur clientèle bourgeoise, et les personnes âgées meurent dans les Ehpad par manque de médecins et de soignants.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Une intrigue mêlant polar et critique sociale

Pour pimenter ce récit assez convenu, les auteurs, partisans d'une Europe sans frontières où la circulation de la main-d'œuvre est essentielle à une économie libre, inventent un polar abracadabrantesque. Étrangement, cet appel urgent à une immigration peu régulée ignore totalement l'impact de l'intelligence artificielle et de la robotisation sur les besoins en main-d'œuvre, alors que notre époque est marquée par une révolution des modes de production. On pourrait presque leur suggérer : un peu de pensée marxiste vous ferait du bien.

L'intrigue mêle des patrons organisant l'arrivée d'immigrés clandestins, des politiciens véreux au double langage, et une sous-préfète, Élise, aussi naïve que pleine de bons sentiments. Les salaires de l'irrégularité sont payés en bitcoins, symbole monétaire de l'Empire du mal.

Élise, devenue conseillère ministérielle, découvre la réalité de « la vraie vie » et la nature de l'État qu'elle sert : un Léviathan en guerre contre les immigrés, prêt à les exclure de la société comme on les jetait dans la Seine en 1961. La police française est à craindre, les Jean Moulin sont rares, et seuls quelques artistes ou une journaliste du Monde sauvent l'honneur. Un commissaire de police ambigu, issu d'une famille d'immigrés polonais, s'interroge sur le sens de son enquête contre un trafic d'êtres humains.

Un catalogue d'ennemis politiques étendu

À travers les pérégrinations d'un inspecteur Maigret de seconde main, les auteurs dressent la liste de leurs antipathies. Une extension du domaine du fascisme franchouillard, peuplée de tous ceux qui, selon eux, entraînent la République dans sa chute. Les noms sont peu surprenants : le couple Zemmour-Knafo de Reconquête, la plupart des dirigeants des Républicains. Audacieusement, LFI et le RN sont présentés comme des étoiles jumelles partageant le même programme économico-social. Le PS est qualifié de neuneus impuissants, ni de droite ni de gauche. Emmanuel Macron, fossoyeur des finances publiques, apparaît comme un coupable qui s'ignore.

Il faut saluer le courage de plume nécessaire pour se faire autant d'ennemis d'un coup. Ou l'audace de révéler que le répertoire de Johnny Hallyday, Michel Sardou et Charles Aznavour a préparé les esprits au basculement du pays vers le côté obscur, chantant un Vichy qui vient. Parmi les monstres, un sort particulier est réservé au sondeur Jérôme Fourquet, présenté comme un idéologue du mal. Dans cette fiction, il dirige un organe inquisitorial imposant une loi obligeant les enfants d'immigrés à changer de prénom – Soraya devenant Solange, Zinedine devenant Zéphyrin. Ce livret de morale réduit l'immigration aux obsessions antimusulmanes, ignorant sa variété.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Des mesures drastiques et des parallèles historiques douteux

Le nouveau pouvoir met fin au regroupement familial et à l'accès des immigrés au logement social, sous prétexte de casser les ghettos. Il remet en cause les naturalisations de « Français de papier », comme Pétain. Le livre ne nous épargne aucun parallèle historique douteux, revendiquant même le titre Sans eux, en référence à La Ville sans Juifs d'Hugo Bettauer, suggérant que les musulmans sont les nouveaux Juifs, menacés par un air du temps aussi nauséabond qu'avant la « solution finale ».

Un pamphlet aux visées politiques transparentes

Un an avant l'élection présidentielle, l'objectif de ce pamphlet est clair : saper la légitimité de toute réflexion sur les immigrations. Sa lecture révèle la pensée profonde des animateurs de Terra Nova, héritiers autoproclamés de la deuxième gauche. Les émotions du peuple y sont présentées comme un danger à combattre. On ne peut laisser « le peuple décider de tout », car la victoire des « bruns-bleus » serait le produit d'une « alliance des gueux et des seigneurs ».

Le vote populaire n'est pas sûr, et la douleur sociale exprimée dans les urnes n'excuse pas la défaite de ceux qui savent ce qui est bien pour la masse. Cette dystopie apparaît ainsi comme un bréviaire aux relents stalinien, où la démocratie est dangereuse pour le parti de ceux qui savent, à l'inverse de La Ferme des animaux de George Orwell.

Didier Leschi, directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, est l'auteur de Les Manifestes qui ont changé le monde (Librio, 2025). Sans eux. La France sans les immigrés, de Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech (Les Petits Matins, 20 €).