Saint-Denis face à un tournant sécuritaire sous l'ère Bagayoko
Sur le parvis de la gare RER de Saint-Denis, la fumée des barbecues improvisés se mêle aux tensions quotidiennes. Les cuisiniers de fortune côtoient les vendeurs de cigarettes à la sauvette, tandis que tard le soir, les zonards et leurs flasques d'alcool occupent l'espace. Les guerres de territoire se règlent parfois au sabre et au couteau, comme la semaine dernière où un homme a été balafré par une machette, suivi le lendemain par un autre planté à la nuque par un couteau de vingt centimètres. À chaque fois, la police municipale est intervenue, mais pour combien de temps encore ?
La décision controversée du nouveau maire LFI
Tout juste élu, le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko (La France insoumise), a annoncé sa volonté de « désarmer progressivement » la police municipale. Les agents commenceront par déposer au casier leurs lanceurs de balles de défense (LBD), qualifiés par le maire d'« armes peu contrôlables et aux conséquences parfois dramatiques ». S'il promet d'y aller « piano piano », la vidéoprotection et le reste de l'armement des agents se trouvent en sursis. « En aucun cas il ne s'agit de bordéliser la ville », a assuré Bally Bagayoko au Parisien, bien que sa mairie n'ait pas répondu aux sollicitations du Point.
Cette annonce a provoqué un véritable séisme chez les policiers de la deuxième ville d'Île-de-France, après sa fusion avec Pierrefitte. Elle anéantit du jour au lendemain six années de déploiement de la police municipale par l'ancien maire (PS), Mathieu Hanotin. Une ex-élue se souvient encore d'une visite de quartier durant le premier été du mandat précédent, où les dealeurs, à visage découvert, les avaient accueillis en toute quiétude, enfoncés dans leurs chaises Decathlon. « On s'est dit : “Ça, c'est fini.” »
L'héritage sécuritaire de l'ancienne municipalité
Pour endiguer la petite délinquance, la vente à la sauvette et le narcotrafic – fléaux dyonisiens – la police municipale était passée de 40 à 140 agents sous le mandat précédent. Leurs horaires avaient été étendus jour et nuit, et un centre de supervision géant, l'un des plus grands de France, leur permettait de scruter près de 800 caméras de vidéosurveillance. Grâce à l'attribution d'un nouveau numéro, les appels à la police municipale étaient passés de 250 en 2019 à 55 000 en 2025.
« La sécurité faisait bien partie de notre programme, explique l'entourage de Mathieu Hanotin. Ce n'était pas non plus, comme on peut l'entendre, un programme sécuritaire : on a simplement atteint le quota d'un policier pour 1 000 habitants, la norme pour une ville de notre taille. La sécurité représentait 1 % de notre budget au début. À la fin du mandat, 5 %. L'éducation et la jeunesse, c'est 40 % ! »
Une vague de départs sans précédent
Cette police municipale avait notamment permis à Saint-Denis d'être relativement épargnée par les émeutes après la mort de Nahel. Ses agents avaient protégé les commerces et utilisé efficacement la vidéosurveillance. Ces dernières années, plusieurs articles avaient néanmoins fait état d'interventions « musclées » de la police municipale. « C'était une police de proximité, pas des Robocop, tient à corriger l'entourage de l'ancien maire. La réalité, c'est que la nuit, sur un point de deal, on n'y va pas comme un garde champêtre en demandant aux gens de parler moins fort. »
Offensive et omniprésente, cette super-police municipale avait même attiré une vingtaine d'agents de la police nationale. Selon plusieurs sources, ce phénomène s'inverse depuis l'élection de Bally Bagayoko. Plus de la moitié des agents municipaux envisagent un départ, dont le directeur de la police municipale lui-même, Sofyan El Belqasmi.
Sans leur LBD, les agents craignent d'être vulnérables voire inutiles, notamment lors des rixes armées des vendeurs à la sauvette. « En leur ôtant des moyens, on les fragilise et on les expose aux risques », tonne Augustin Dumas, référent police municipale du syndicat Alliance. « Les vendeurs se battent à coups de machette pour se piquer leurs emplacements, on ne va pas leur demander gentiment d'arrêter », souligne un bon connaisseur de la ville.
Nouvelles consignes et changement d'ambiance
En mairie, les nouvelles consignes ont déjà été passées. « La police municipale de Saint-Denis, c'est fini, souffle Tony (le prénom a été modifié), un chef d'équipe arrivé il y a quelques années. Maintenant, on doit se limiter au centre-ville, moins se rendre dans les quartiers, ne pas se confronter aux jeunes. On nous a dit : “plus aucune initiative, vous répondez seulement aux appels”. Pour la vente à la sauvette, on ne récupère plus la marchandise, on la constate seulement. »
Dans son programme, le maire LFI promettait une police municipale « exemplaire » : les habitants pourront saisir un « comité d'éthique indépendant » en cas de litige, la vidéosurveillance sera remise en question, les policiers municipaux seront formés aux « questions liées au racisme, aux discriminations LGBTQIA+ et aux violences faites aux femmes », et leur numéro d'identification sera affiché.
Une fois les consignes passées, quelques jours ont suffi pour que l'ambiance change à Saint-Denis, constatent les policiers locaux. La nature ayant horreur du vide, les vendeurs à la sauvette ont repris le terrain. « Le plus dingue, c'est qu'on les combat tous les jours, mais certains nous ont dit : “On regrette votre départ parce que maintenant, nos concurrents vont nous agresser, ça va être n'importe quoi.” »
La crainte d'une chasse aux sorcières
La victoire de Bally Bagayoko a été fêtée à coups de mortiers. Une patrouille de la police municipale a essuyé un crachat sur sa voiture. Et les agents ne sont plus les bienvenus. « Les dealeurs nous ont dit : “Bally est passé, maintenant dégagez” », se désole Tony.
Pour ne rien arranger, certaines déclarations de Bally Bagayoko ont fait naître la crainte d'une chasse aux sorcières au sein des services. « Je le dis à l'ensemble des directeurs. Je le dis à l'ensemble des chefs de service, à l'ensemble des agents, à celles et ceux qui vont tenter de remettre un programme qui a été battu dans les urnes. Ces personnes-là, c'est votre projet, et nous n'aurons pas d'autres solutions que, bien sûr, de nous en séparer », a déclaré le maire après son élection.
Dans la foulée, il a reçu un rappel à l'ordre très ferme du ministre des Comptes publics sur le respect de l'impartialité des agents. « Les agents ont peur, ils ont fait une bulle autour d'eux et ils attendent les mutations », indique Augustin Dumas, du syndicat Alliance. Ils n'auront aucun mal à les obtenir : en Île-de-France, les places vacantes de policiers municipaux sont légion.
Cet exode a peu de chances d'être compensé par une augmentation des effectifs de police nationale, indique une source bien informée. « Mathieu Hanotin savait qu'il ne servait à rien de quémander des policiers auprès de l'État », souligne-t-on dans son entourage.
Jeudi dernier, peut-être en signe d'apaisement, Bally Bagayoko a embarqué avec la police municipale en patrouille. L'après-midi débutait à peine. « Il aurait fallu se rendre sur le parvis de la gare le soir, grince un policier. Là, il aurait vraiment vu à quel point la situation s'est dégradée. »



