La propreté, un sujet brûlant dans les campagnes municipales
De nombreux candidats aux élections municipales assurent détenir des solutions pour améliorer la propreté des villes, alors que les quantités de déchets et d'encombrants collectés n'ont pas connu d'augmentation spectaculaire au cours des dernières années. Cet article, initialement publié sur The Conversation, souligne comment la propreté s'impose dans les débats, tant sur les réseaux sociaux que dans les arènes politiques.
Des mises en scène politiques qui suscitent la polémique
Une vidéo postée sur les réseaux sociaux le 21 novembre par Rachida Dati, candidate à Paris sous les couleurs des Républicains, du Modem et de l'UDI, a été vue plus de 4 millions de fois. On y voit la candidate aux côtés des éboueurs, en tenue de travail, affirmant face caméra : « La ville sera propre, elle sera tranquille. Et c'est justement ce qu'attendent les Parisiens ». Cette association explicite entre propreté, gestion des déchets, ordre urbain et efficacité municipale a immédiatement provoqué des réactions. Emmanuel Grégoire, de l'Union de la gauche, a dénoncé une opération de communication jugée démagogique.
Des controverses qui dépassent la capitale
Cette focalisation sur les déchets n'est pas propre à Paris. À Bordeaux, la question de la « saleté » de la ville constitue un axe principal de la campagne de Thomas Cazenave, candidat soutenu par Renaissance, le Parti radical, le Modem, Horizons et l'UDI, contre le maire sortant Pierre Hurmic des Écologistes. Thomas Cazenave propose même la création d'une « force d'intervention rapide » dédiée à la propreté, aux encombrants et à l'entretien de l'espace public.
À Marseille, Benoît Payan, maire sortant candidat du Printemps marseillais, promet de reprendre en main la propreté, avouant que la ville est « sale » et « pourrie ». Un jugement qui a suscité une vive réaction de son adversaire Franck Allisio du Rassemblement National, rétorquant sur France Inter : « Si vous n'êtes responsable de rien, restez chez vous ».
Ces exemples montrent que la propreté symbolise le pragmatisme et la proximité, confirmant qu'il s'agit d'une attente prioritaire pour les citoyens, comme en témoignent les réactions immédiates des opposants.
La propreté, un critère de jugement politique
Si la propreté occupe une place centrale dans les campagnes municipales, c'est notamment parce qu'elle semble être le support idéal pour évaluer l'action des équipes sortantes. Dire qu'une ville est « propre » ou « sale », c'est souvent porter une appréciation globale sur la capacité du maire à gouverner, à faire respecter des règles et à garantir un cadre de vie acceptable, sans nécessairement distinguer les compétences institutionnelles ni les causes précises des dysfonctionnements.
Une responsabilité partagée et complexe
La mairie est effectivement responsable de la propreté de l'espace public, incluant le nettoyage des rues, l'enlèvement des dépôts sur la voirie et la gestion des poubelles publiques. Cependant, la collecte et le traitement des déchets ménagers relèvent, dans la majorité des cas, des intercommunalités et des métropoles, comme à Bordeaux. Les dysfonctionnements observés proviennent souvent :
- D'un manque de coordination entre ces échelons administratifs.
- De problèmes avec les prestataires privés chargés du ramassage.
- De soucis logistiques ponctuels lors de la collecte.
Ainsi, les maires sont jugés sur la propreté et les déchets, alors qu'ils ne maîtrisent directement que la dimension la plus visible, tandis que la production et le traitement échappent largement à l'échelon municipal.
Les villes françaises sont-elles vraiment de plus en plus sales ?
Les données disponibles ne confirment pas une dégradation significative de la propreté urbaine. À l'échelle nationale, près de 41 millions de tonnes de déchets ménagers et assimilés ont été collectées par le service public en 2021, soit 615 kg par habitant et par an en moyenne, selon l'Insee. Ce chiffre inclut :
- Les ordures collectées chez les habitants.
- Les encombrants.
- Les dépôts en déchetterie.
Les volumes collectés ont augmenté d'environ 4 % en dix ans, une croissance loin de l'explosion parfois suggérée par les discours politiques. Ces chiffres invitent à distinguer le sentiment de saleté, fondé sur l'expérience quotidienne, de l'évolution globale des volumes de déchets. La propreté urbaine renvoie moins à une augmentation généralisée nette des déchets qu'à :
- La visibilité accrue de certains flux spécifiques.
- Les transformations des modalités de collecte.
- L'usage de l'espace public.
Une écologie consensuelle mais limitée
Précisément parce que la réduction effective des déchets reste difficile à atteindre, la propreté occupe une place si centrale dans les débats municipaux. Elle permet de parler d'écologie à l'échelle locale de manière consensuelle, sans ouvrir un débat plus profond sur :
- Les modes de consommation.
- La production industrielle.
- Les responsabilités économiques.
L'objectif d'une « ville propre » fait largement accord, et les différences entre les programmes politiques portent moins sur la finalité que sur les moyens pour y parvenir, tels que :
- Le renforcement ou l'externalisation des services.
- La prévention ou la sanction des comportements inciviques.
- L'organisation du nettoyage et de la collecte.
Les limites des politiques actuelles
En privilégiant la gestion immédiate, on délaisse la réduction des déchets à la source, et la mise en œuvre des 3R (réduire, réemployer, recycler) est à la peine. Les politiques de sobriété, comme le « zéro déchet », se heurtent souvent à des résistances locales liées aux nouvelles contraintes du service public et à l'acceptabilité sociale de l'effort écologique, notamment avec des modalités comme la tarification incitative ou la suppression du porte-à-porte.
L'écologie des déchets devient alors un sujet de débat sur la répartition des efforts et sur la définition d'une politique environnementale considérée comme juste par les citoyens. En somme, l'omniprésence de la propreté dans les campagnes municipales ne dit pas seulement ce que les candidats promettent de faire, mais aussi ce qu'il est politiquement plus coûteux de mettre en débat. À défaut de parvenir à réduire durablement nos déchets par des mesures justes et efficaces, l'écologie locale se construit d'abord autour de ce qui se voit, se nettoie et se mesure.



