La propriété privée des cétacés au cœur des tensions
Auditionné par la commission des affaires économiques du Sénat, le ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, a marqué les esprits par une déclaration qui relance le débat sur l'avenir des orques et dauphins de Marineland d'Antibes. « Ces animaux ne sont pas la propriété de l'État français », a-t-il affirmé, précisant qu'ils appartiennent au groupe exploitant Parques Reunidos. Cette prise de position, lourde de conséquences, limite considérablement la capacité d'action des pouvoirs publics et éclaire les hésitations actuelles autour du dossier.
Une situation d'urgence multiforme
Le ministre a évoqué une « triple urgence » qui pèse sur ce dossier complexe :
- Une urgence sanitaire pour les animaux, dont les conditions de vie se dégradent dans des bassins vieillissants
- Une urgence sociale pour les salariés du parc, dont l'emploi est menacé
- Une urgence économique pour le territoire des Alpes-Maritimes, privé d'un acteur touristique majeur
Plus d'un an après la fermeture au public de Marineland, aucune solution officielle n'a encore été annoncée pour les deux orques et les douze dauphins toujours présents sur le site. Le ministère travaille activement sur différentes hypothèses, tout en reconnaissant la complexité juridique et logistique du dossier.
La piste espagnole privilégiée
En coulisses, l'option d'un transfert des deux orques vers le parc espagnol Loro Parque, situé à Tenerife, apparaît comme la solution la plus avancée. Déjà évoquée par le ministère en février dernier, cette piste fait l'objet d'études approfondies concernant le respect du cadre législatif français et les capacités d'accueil du site espagnol. « L'urgence est telle que nous devons sécuriser l'option », soulignait alors le cabinet ministériel.
Quant aux dauphins, ils pourraient également être transférés temporairement en Espagne avant de rejoindre éventuellement le futur centre dédié aux dauphins captifs dont l'ouverture est espérée en 2027 au zoo de Beauval. Le ministre a cependant rejeté les propositions de sanctuaires portées par certaines ONG, estimant qu'« il n'y a pas de sanctuaire magique » capable d'accueillir rapidement les cétacés.
La colère des associations de défense animale
La référence explicite au droit de propriété privée passe particulièrement mal auprès des organisations de protection des animaux. Plusieurs associations dénoncent une primauté accordée aux intérêts économiques sur l'application de la loi de 2021, qui prévoit notamment la fin progressive de l'exploitation commerciale des cétacés en France.
L'association Tilikum's Spirit a vivement réagi, accusant le gouvernement de s'en remettre aux choix du propriétaire plutôt que de faire respecter le cadre légal. Cette position ministérielle ravive les tensions autour d'un dossier déjà sensible, alors que la mobilisation contre les delphinariums s'intensifie également en Espagne.
Un débat désormais transfrontalier
La piste espagnole continue de diviser les acteurs concernés. Si elle apparaît comme la solution la plus concrète à court terme, elle est contestée tant en France qu'en Espagne où une opposition croissante se fait jour. L'ONG FAADA (Fondation pour le conseil et l'action en défense des animaux) s'oppose fermement à l'accueil des orques d'Antibes au Loro Parque.
L'association alerte sur les conditions de captivité et estime que ce transfert reviendrait à prolonger l'exploitation d'animaux déjà fragilisés, dans un environnement jugé inadapté à leurs besoins. Face à ces critiques, le Loro Parque met en avant son expertise en matière de soins et de conservation, assurant offrir des conditions optimales aux animaux tout en défendant son rôle scientifique et éducatif.
Un gouvernement pris entre plusieurs feux
Ce dossier illustre la tension croissante entre une industrie touristique encore bien implantée et des exigences éthiques de plus en plus fortes à l'échelle internationale. Pris entre contraintes juridiques, pressions économiques et exigences sociétales, le gouvernement avance avec prudence.
Aucune nouvelle réunion n'a été programmée par le ministère malgré un engagement initial pris pour la fin mars. « Le travail est toujours en cours et ça prend du temps », indique simplement le cabinet ministériel. Sur le terrain, à Antibes, l'attente se prolonge pour les animaux comme pour les salariés, suspendus à une décision qui tarde à venir et dont les implications dépassent désormais les frontières nationales.



