L'EFSA face à la défiance française : entre science et émotion dans la sécurité alimentaire
EFSA : la défiance française sur la sécurité alimentaire

L'EFSA face à la défiance française : entre science et émotion dans la sécurité alimentaire

« L’EFSA blanchit le glyphosate », « Une expertise sous influence », « Une machine à valider les pesticides »… Depuis plusieurs années, ces accusations répétées visant le régulateur central de la sécurité alimentaire en Europe structurent profondément le débat public français. Portée par des ONG en pointe de la lutte contre les pesticides, relayée par certains chercheurs, reprise par des responsables politiques et martelée par une partie de la presse, la défiance envers les autorités sanitaires reste particulièrement forte en France.

Cette méfiance atteint un niveau tel que les Français s’inquiètent davantage des traces de pesticides présentes dans leur alimentation que des risques liés au tabac ou à l’alcool, selon le dernier baromètre de perception des risques publié par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Glyphosate, acétamipride, aspartame… Les avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui autorise l’usage de ces substances en Europe, sont régulièrement attaqués, entraînant devant la justice ou à l’Assemblée nationale des débats sans fin.

Une agence méconnue malgré son rôle central

Créée en 2002 après les grandes crises sanitaires, l’EFSA occupe pourtant une place centrale dans le dispositif européen. Basée à Parme, elle a pour mission de protéger les consommateurs européens de tout risque sanitaire. Ses avis scientifiques servent de fondement aux décisions de la Commission européenne et des États membres – et leur poids, énorme, est inversement proportionnel à la notoriété de l’agence auprès du grand public.

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« C’est à peine si les Français la connaissent… Et aucun n’a la moindre idée de comment elle fonctionne », constate le Dr Nikolaus Kriz, qui a pris la tête de l’agence en septembre 2025. « C’est assurément une lacune qui nourrit la défiance. Nous devons davantage communiquer », concède-t-il.

Vétérinaire de formation, l’Autrichien pilote aujourd’hui 592 agents, chargés d’encadrer chaque année 600 évaluations scientifiques – pesticides, contaminants, maladies animales, nouveaux aliments, bien-être animal, OGM. Une tour de contrôle financée exclusivement sur fonds publics, qui revendique son indépendance.

La spécificité française : une défiance alimentée par l'émotion

Interrogé sur cette défiance particulièrement marquée en France, Nikolaus Kriz analyse : « Je dois avouer que c’est assez étrange. La France fait partie intégrante de l’EFSA depuis sa création. De nombreux experts français participent à nos travaux, dirigent nos panels… Et pourtant notre agence reste très mal connue. »

Le président de l’EFSA explique cette différence de perception par la nature émotionnelle du sujet alimentaire : « La nourriture est un sujet hautement émotionnel, lié à notre identité et à notre culture. Tout le monde a un avis sur les pommes : on sait laquelle on préfère, on exige de savoir d’où elle vient… Alors que lorsqu’on prend un médicament, on avale placidement le comprimé prescrit par le médecin. La médecine n’est pas un sujet émotionnel. La nourriture, si. »

Les chiffres confirment cette spécificité française : 52 % des Français s’inquiètent des résidus de pesticides dans leur alimentation, contre 39 % en moyenne en Europe selon l’Eurobaromètre.

Indépendance et transparence : des garanties strictes

Face aux accusations de proximité avec l’industrie, Nikolaus Kriz défend le fonctionnement de son agence : « Nous appliquons pourtant les règles d’indépendance les plus strictes de toutes les agences européennes. Un système draconien garantit que nos experts n’aient aucun conflit d’intérêts. Nous sommes exclusivement financés par des fonds publics – notre budget de 164 millions d’euros est intégralement payé par le contribuable européen. »

Depuis l’entrée en vigueur du règlement sur la transparence il y a cinq ans, le contrôle citoyen s’est encore renforcé : « Nous publions l’intégralité de nos travaux en ligne, jusqu’aux données brutes, de sorte que des scientifiques du monde entier peuvent réexaminer nos avis et proposer des analyses critiques. »

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Le cas du glyphosate : une approche scientifique contestée

Sur le glyphosate, dont les conclusions de l’EFSA ont été fortement contestées en France, Nikolaus Kriz rappelle la rigueur du processus : « Notre avis final autorisant son renouvellement a été adopté à l’unanimité des experts impliqués, après l’examen de 2 400 études, dont plus de 700 issues d’universités ou d’instituts indépendants. »

Il nuance l’opposition entre études industrielles et études académiques : « Il est inexact d’affirmer que nous privilégions les études de l’industrie. Celles-ci sont réalisées dans un cadre très strict, par des laboratoires contrôlés et inspectés selon des règles de bonne pratique. L’indépendance d’une étude n’est pas un gage de sa qualité. »

Le président de l’EFSA insiste sur la distinction fondamentale entre substance active et applications commerciales : « À l’EFSA, cet herbicide a été jugé sûr dans ses conditions d’utilisation. »

Au-delà des pesticides : un champ d'action beaucoup plus vaste

Nikolaus Kriz tient à rappeler l’étendue réelle du travail de l’EFSA, souvent réduit aux seuls pesticides dans le débat français : « Nous traitons de la fièvre porcine africaine, de l’influenza aviaire, de la dermatose nodulaire contagieuse, de la fièvre catarrhale ovine – des maladies animales susceptibles de devenir à tout moment des enjeux de sécurité alimentaire majeurs. »

L’agence couvre également le bien-être animal, la santé des végétaux, les matériaux en contact avec les aliments, les enzymes alimentaires, les additifs pour l’alimentation animale, la contamination, les OGM et les nouvelles techniques génomiques, les nouveaux aliments comme la biofermentation ou les viandes de culture, ainsi que les PFAS déjà dans son champ de surveillance.

Science et démocratie : une séparation essentielle

Face à la montée de la désinformation et de la méfiance, Nikolaus Kriz exprime une préoccupation personnelle : « Il m’inquiète que la désinformation et la méfiance poussent les gens à soutenir des positions où il devient politiquement rentable de rejeter la science. »

Il défend cependant la séparation fondamentale entre évaluation scientifique et décision politique : « Nous fournissons la science. C’est aux élus, aux gestionnaires de risques, de décider ce qu’ils en font. C’est précisément pourquoi nous avons un système démocratique dans l’UE – et j’y tiens. Nous devons rester dans notre rôle : évaluer les risques et les communiquer. Pas faire de la politique. »

Cette séparation entre évaluation des risques et gestion des risques, instaurée il y a vingt-quatre ans avec la création de l’EFSA, reste selon lui un modèle à préserver : « L’Europe a fait ce choix en installant une autorité scientifique indépendante à Parme. Cette séparation, c’est quelque chose à laquelle j’adhère de tout cœur. »