La fin des delphinariums français relance un débat passionné
« On ferme Marineland et on rouvre des bassins à Beauval. Ils se moquent de nous. » Cette déclaration résume le sentiment d'une quinzaine d'associations de protection animale lorsque le gouvernement a soutenu, en novembre dernier, la création d'un Centre d'études, de recherche scientifique et de sauvegarde pour Dauphins au ZooParc de Beauval. Présenté comme unique en Europe, ce dispositif a été dénoncé comme un « nouveau delphinarium » par les défenseurs des animaux.
Le point de friction : la reproduction en captivité
La loi de 2021 visait initialement la fin de la détention et de la reproduction des cétacés en captivité. Cependant, un arrêté de 2024 permet désormais cette reproduction dans un cadre scientifique strict. Pour les associations, cette dérogation signifie que la captivité pourrait ne jamais prendre fin. « L'urgence de relocaliser certains dauphins ne doit pas servir de prétexte pour créer un delphinarium de luxe », affirment-elles. Dans ce tumulte, d'autres voix s'interrogent : « Y a-t-il seulement une meilleure solution ? »
Un débat qui tourne en rond depuis une décennie
Ce conflit illustre presque caricaturalement un débat qui, depuis dix ans, tourne en rond comme ces orques enfermés dans des bassins décrépits. D'un côté, les anticaptivité purs et durs refusent tout compromis au nom d'un idéal prédarwinien : l'animal doit retourner à la nature. De l'autre, les défenseurs des institutions zoologiques s'appuient sur les connaissances scientifiques les plus récentes pour justifier leur utilité.
Après une décennie de positions extrêmes qui ont paralysé toute discussion, Mathieu Lefèvre, ministre délégué à la Transition écologique, a confirmé le transfert des dauphins à Beauval. Plus surprenant, il n'écarte plus l'option du Loro Parque en Espagne, un parc décrié mais qui apparaît comme une solution de dernière chance.
Le fiasco législatif des delphinariums
Le point de départ de cette situation remonte à 2015, avec une offensive associative bâtie sur certaines contrevérités. Ségolène Royal, alors ministre, a été interpellée par des parlementaires demandant l'interdiction des delphinariums via un amendement reprenant l'argumentaire des associations. Parmi les affirmations contestées : « l'espérance de vie y est beaucoup plus faible qu'à l'état sauvage », alors que c'est l'inverse depuis les années 1990.
Martin Böye, biologiste marin ayant participé aux travaux législatifs, se souvient : « Au départ, Ségolène Royal a eu une super idée : refaire le cadre législatif au lieu de tout fermer. Nous avons proposé un texte exigeant sur les dimensions des bassins, les normes bactériologiques, les investissements dans la recherche. On créait le texte le plus exigeant au monde. »
Mais le décret du 6 mai 2017 a finalement interdit la reproduction des cétacés et l'usage de produits oxydants comme le chlore pour traiter l'eau. « Si on ne pouvait plus garantir une qualité d'eau équivalente à celle du robinet, les animaux allaient être en danger », explique Martin Böye. Le Conseil d'État a annulé l'arrêté pour procédure irrégulière, laissant la question de la reproduction en suspens.
La reconnaissance de l'utilité scientifique des zoos
Entre 2018 et 2020, de nombreuses discussions ont eu lieu au ministère de l'Écologie. En septembre 2020, Barbara Pompili a annoncé « la fin des delphinariums » et des spectacles de cétacés, sans pour autant interdire leur présence dans les parcs zoologiques à des fins de recherche et de conservation.
La loi de novembre 2021 sur la maltraitance animale a abouti à un régime dérogatoire reconnaissant l'utilité scientifique des zoos pour la protection des espèces de cétacés sauvages. L'arrêté du 28 juin 2024 a fixé les règles de fonctionnement des établissements autorisés à héberger des cétacés. Dans ce climat d'incertitude, Marineland Antibes a fermé définitivement ses portes en janvier 2025.
Beauval : un investissement de quarante millions d'euros
Le centre pour dauphins à Beauval, évalué à quarante millions d'euros, doit accueillir d'ici 2027 les dauphins de Marineland, ceux de Planète Sauvage, et peut-être d'autres pensionnaires européens. D'une capacité de vingt à trente dauphins, le centre promet sept bassins, trois vastes lagons paysagers, plus de 30 000 mètres cubes d'eau de mer reconstituée, avec des plages, des rochers et des courants artificiels.
Presque toutes les associations animalistes s'y opposent, à l'exception notable de Sea Shepherd France. Sa présidente, Lamya Essemlali, parle d'une « solution de moindre mal » permettant de maintenir les animaux « sous juridiction française » avec un « droit de regard ».
Le mirage des sanctuaires marins
Le mot « sanctuaire » agit comme un talisman, évoquant la liberté retrouvée. Le Whale Sanctuary Project, dirigé par Charles Vinick, a promis de sauver les bélugas de Marineland Canada et les orques de Marineland Antibes pour les transférer en Nouvelle-Écosse. Mais ce sanctuaire ressemble à une terre promise que personne n'a vue.
« Aucun cadre scientifique clair n'a été défini pour évaluer le bien-être des cétacés dans ce sanctuaire », explique l'Association européenne pour les mammifères aquatiques. Le projet dépend entièrement de financements privés et fait face à des oppositions locales.
Le retour du pragmatisme avec Loro Parque
D'où le retour de la solution espagnole. Martin Böye, président de l'Association européenne pour les mammifères aquatiques, participe aux discussions : « Si on offre aux cétacés un cadre où leurs besoins sont correctement remplis, que ce soit au zoo ou en milieu naturel, ils peuvent vivre et se reproduire. La vraie question n'est pas 'zoo ou mer ?', mais 'cet endroit leur permettra-t-il de s'épanouir ?' »
Le Loro Parque, honni par certains mais présenté comme pragmatique par d'autres, apparaît comme une solution d'urgence. « L'image donnée du parc espagnol est catastrophique », affirme Martin Böye, alors que le transfert serait strictement conforme au droit en vigueur.
La théorie du chaos dans le débat
« C'est typique de la théorie du chaos : vous lancez une accusation, qu'elle soit vraie ou non, vous placez tout le monde sous pression et vous forcez les institutions à réagir sur la défensive », analyse le biologiste. Prenons l'exemple des dents usées des orques, image choc par excellence. En milieu naturel, nombre d'orques présentent des lésions dentaires sévères dues à leur régime alimentaire.
« En mer comme en bassin, le problème est le même. La différence ? En captivité, on peut les soigner », explique Martin Böye. La fragilité dentaire, combinée au régime alimentaire, explique une part du phénomène, la littérature scientifique restant incomplète sur ce sujet.
Une décision finale attendue fin mars
La décision finale sur le sort des orques sera prise fin mars. Une dernière réunion est prévue dans quelques semaines avec les ONG et les représentants du zoo de Beauval. « Deux animaux ont besoin de retrouver des compagnons très vite : la mère âgée et son fils, socialement, ça ne marche pas. Il faut qu'ils voient d'autres orques », insiste Martin Böye.
« Les installations capables d'accueillir, avec un standard suffisant de bien-être, sont rares. La seule piste sérieuse, actuellement, ce sont les installations existantes, adaptées, avec de la recherche, des équipes en place, une eau de qualité, des protocoles. Loro Parque en fait partie. »
Le débat sur la captivité des cétacés continue de diviser, entre idéalisme et pragmatisme, entre émotion et science, alors que le gouvernement cherche désespérément une solution éthique et viable pour ces animaux emblématiques.



