Raffles Singapore, un hôtel légendaire au cœur de l'histoire de Singapour
« Le Raffles Singapore est synonyme de toutes les fables de l'Orient exotique », écrivait le romancier Somerset Maugham, qui y séjourna pour la première fois en 1921. Cent ans plus tard, cette formule n'a pas pris une ride, et l'image du portier sikh en turban blanc, saluant les visiteurs à l'entrée du Grand Lobby, en témoigne avec éloquence. Tout ici respire la légende, une nostalgie choisie qui contraste avec la mégalopole futuriste de Singapour, hérissée de tours de verre en métamorphose perpétuelle depuis un demi-siècle. Mais ce havre blanc était là d'abord, ancré dans l'histoire dès ses origines.
Les origines et l'inauguration d'un monument historique
En 1887, quatre frères arméniens originaires d'Ispahan, en Perse, issus d'une longue tradition marchande, prennent à bail un bungalow de dix chambres en bord de mer appartenant à un négociant arabe. Les Sarkies, déjà propriétaires de l'Eastern & Oriental à Penang, en Malaisie, choisissent de baptiser l'établissement du nom de Sir Stamford Raffles, le gouverneur britannique fondateur de Singapour, scellant ainsi le destin de l'hôtel et celui de la cité-État en devenir. L'inauguration en 1899 du bâtiment principal de style néo-Renaissance, autour d'un dîner orchestré par un chef français recruté spécialement pour l'occasion, marque un tournant décisif. Parmi les premiers hôtels de la région dotés de l'électricité et de ventilateurs au plafond, avec un salon de 500 couverts, le Raffles devient rapidement le centre de gravité social de toute l'Asie du Sud-Est, attirant soldats de l'Empire, marchands d'épices, diplomates et aventuriers de passage entre l'Europe et les Indes.
Anecdotes folles et cocktails mythiques
Aujourd'hui encore, dans les couloirs dallés de marbre et les vérandas en teck poli surplombant les jardins tropicaux, bruissent les anecdotes les plus folles. On raconte qu'un tigre échappé d'un cirque ambulant fut abattu sous la salle de billard en 1902, ou qu'une pièce d'argenterie fut enterrée à la hâte dans la Palm Court pour échapper aux occupants japonais en 1942. Et puis, il y a le célèbre Singapore Sling, un cocktail rose mis au point en 1915 par le barman Ngiam Tong Boon au Long Bar, conçu pour permettre aux femmes de boire en public sans heurter les convenances de l'époque. Plus d'un siècle plus tard, il est toujours au menu, symbolisant l'esprit unique du lieu. L'histoire bascule souvent dans l'incongruité, comme lors du séjour de Michael Jackson en 1993, où il rencontra au bord de la piscine Ah Meng, l'orang-outan vedette du Singapore Zoo, amené spécialement à l'hôtel.
La renaissance d'un monument national après une restauration minutieuse
En 2019, le Raffles, désormais classé Monument National, rouvre ses portes après deux ans de chantier, sa deuxième grande restauration en 132 ans d'histoire. La décoratrice new-yorkaise Alexandra Champalimaud, à qui l'on doit aussi la renaissance du Waldorf Astoria et du Carlyle, a passé six ans à ausculter chaque détail avec une règle d'or : ne rien effacer, tout révéler. Les parquets en teck de la Tiffin Room, l'un des huit restaurants de l'hôtel, dont le nom vient de l'argot colonial britannique pour désigner le repas de midi, sont ceux d'origine. La grande horloge du Grand Lobby, la plus ancienne pièce de mobilier de l'hôtel, remontée à la main chaque matin, est toujours là, tout comme le piano Steinway du lobby, lui aussi restauré pendant le chantier. Au plafond, un lustre monumental de 8 142 cristaux faits à la main projette une lumière nouvelle sur un décor centenaire, préservant l'âme du lieu tout en le modernisant avec élégance.
Des clients illustres et des suites prestigieuses
On ne parle pas de chambre au Raffles, mais de suite. Cent quinze au total, toutes articulées autour d'un salon, d'une chambre à coucher aux plafonds de quatre mètres et d'une salle de bains en marbre. Chacune dispose d'un majordome attitré, disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Douze d'entre elles sont baptisées en hommage à des hôtes illustres et décorées de souvenirs liés à leur passage. Parmi eux, Rudyard Kipling, à qui l'on attribue la formule célèbre « Feed at Raffles », Charlie Chaplin photographié à la Tiffin Room en 1933, Joseph Conrad, familier de Singapour à la fin du XIXe siècle, André Malraux lors de ses voyages en Asie dans les années 1920, et Ava Gardner dans les années 1950. Ces noms se mêlent à ceux des voyageurs d'aujourd'hui, anonymes ou illustres, venus s'ajouter à la longue mémoire des lieux. Chaque soir à vingt heures, dans le Grand Lobby, les notes de « I'll See You Again », la chanson écrite en 1929 par Noël Coward, autre fidèle des lieux, flottent dans le hall, comme si l'hôtel murmurait à ses visiteurs : nous nous reverrons.



