Robots humanoïdes : le Japon importe des travailleurs chinois en silicium
Robots humanoïdes : le Japon importe des travailleurs chinois

Ce n’est plus une question d’années ni même de mois. Japan Airlines vient de déployer sur le tarmac de l’aéroport Haneda, à Tokyo, des robots Unitree G1 pour pousser les bagages des voyageurs vers un tapis convoyeur, avant d’adresser un signe de la main à un agent au sol. Le Japon – nation qui a inventé la robotique industrielle dans les années 1980 – importe aujourd’hui des travailleurs en silicium conçus dans la ville chinoise de Hangzhou, à 1 900 km de là. Confronté au vieillissement de sa population – les pénuries de personnel au sol atteignent 20 % –, le Japon parie sur un robot de 1,32 m et 35 kg, capable de se déplacer à 7 km/h, pour un coût d’un peu plus de 13 500 dollars, soit moins de cinq mois de salaire d’un bagagiste humain.

Le robot, nouvel avenir de l’homme ?

Le 25 mars dernier, il a pris la place du plus puissant du monde. À l’occasion du Fostering the Future Together, sommet dont l’un des objectifs est de concevoir des programmes d’apprentissage 3.0 pour les enfants, Melania Trump a arpenté le parquet en chêne massif de type Fontainebleau de l’East Room, la principale salle de réception de la Maison-Blanche, au côté de l’un de ces robots à l’apparence humaine.

Une avancée qui s’est faite sous le regard ébahi de George Washington – dont The Lansdowne Portrait, peint par Gilbert Stuart, semble observer la scène depuis le mur – comme de plusieurs anciennes ou actuelles premières dames, à l’instar de Sophie Grégoire Trudeau (Canada), d’Akshata Murty (Inde) ou encore de Brigitte Macron.

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L’androïde gris-noir Figure 03 s’est présenté, avec une diction parfaite, en 11 langues différentes. Avant de le raccompagner, Melania Trump a précisé que celui-ci a été imaginé en Californie par la start-up Figure AI, comme pour tenir la dragée haute à la puissance chinoise.

Les Robot Valleys fleurissent en Chine

La Chine mène aujourd’hui cette course à l’armement technologique, avec plus d’une centaine de fabricants de robots humanoïdes, d’Unitree à Ubtech, en passant par Xiaomi, AgiBot, ou encore Fourier Robotics. Lors du Gala du Nouvel An chinois organisé fin février, les robots Unitree ont donné la mesure de leurs capacités avec une démonstration de kung-fu, faite dans la province du Zhengjiang, en présence du chancelier allemand, Friedrich Merz. Et récemment, lors du semi-marathon de Pékin, le 19 avril, le robot Lightning, de Honor, a bouclé les 21 km en 50 minutes et 26 secondes, contre 57 minutes et 20 secondes pour le record du monde établi par un humain, détenu par Jacob Kiplimo.

Et ce, même si le robot humanoïde est téléguidé en partie par l’homme, rappelle au Point le chercheur en robotique de l’université de New York Ludovic Righetti. Et ce n’est pas fini ! De nouveaux centres d’entraînement, ces fameuses Robot Valleys, fleurissent de Shanghai à Pékin, en passant par Shenzhen et le delta de la rivière des Perles. Dans ces gigantesques complexes, des humains munis de casques de réalité virtuelle enseignent des mouvements du quotidien à des robots humanoïdes qui leur font face.

« Dans un siècle, les robots humanoïdes seront aussi nombreux que les voitures aujourd’hui. » – Jensen Huang, créateur de Nvidia

Flash-back

Même si les progrès sont déjà considérables, explique le chercheur star Yann Le Cun, cela prendra encore du temps avant que les robots comprennent réellement le monde qui les entoure. L’idée d’une machine copie de l’homme remonte au XVIIIe siècle, avec Vaucanson, dont les automates ont marqué l’histoire de la mécanique.

En 1928, le capitaine William H. Richards et Alan Reffell construisent Eric, l’un des premiers robots britanniques, créé pour remplacer symboliquement le duc d’York lors d’une exposition. Quelques décennies plus tard, en 1973, l’université de Waseda (Japon) développe Wabot-1, humanoïde capable notamment de communiquer en japonais grâce à une bouche artificielle.

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D’après l’institut américain Strategic Market Research, le marché mondial des robots humanoïdes devrait atteindre 48,4 milliards de dollars d’ici à 2030, avec une croissance annuelle de 45,2 %. De là à voir un jour plus d’humanoïdes que d’humains sur notre planète ? Utilisés dans les services à la personne, l’industrie et la logistique, ils pourraient dépasser en 2050 le nombre d’humains sur notre planète, la Terre comptera alors environ 9,7 milliards d’êtres humains.

« Dans un siècle, les robots humanoïdes seront aussi nombreux que les voitures aujourd’hui », parie Jensen Huang, créateur du fabricant de puces surpuissantes Nvidia, quand Elon Musk mise, lui, sur les Optimus, robots coûtant moins de 20 000 dollars destinés au grand public d’ici à 2027.

Des dérapages

Ainsi, après avoir réussi à décomposer puis à mimer notre langue avec des outils comme ChatGPT, voici que l’homme s’est mis en tête de reproduire notre corps – ses gestes, ses postures, jusqu’à ses hésitations. Et chaque partie de notre physionomie est désormais copiée, voire sublimée…

Bien sûr, cette montée en puissance ne se fait pas sans quelques dérapages. Le 27 avril, lors de la cérémonie d’ouverture d’un événement sportif au Collège des sciences et de la technologie du Xinjiang, un robot humanoïde s’est invité au milieu des danseurs en costumes traditionnels. Titubant sur ses jambes mécaniques, il s’est étalé lourdement sur la piste, puis s’est relevé pour mouliner des bras dans le vide avant d’être immobilisé par des vigiles paniqués.

Un emballement mondial

Il n’empêche, l’emballement pour les créatures à l’apparence humaine est mondial. À Turin, au musée du palazzo Madama (« palais Madame »), l’automate R1 accueille des visiteurs et commente des œuvres, en se déplaçant d’un tableau à l’autre. Racheté par le coréen Hyundai, le constructeur américain Boston Dynamics a produit une version électrique de son robot Atlas. Capable de soulever des charges de 50 kg et propulsé en partie par l’IA de Google DeepMind, Atlas s’apprête à investir les usines du constructeur automobile en Géorgie.

En Allemagne, la start-up Neura Robotics a fait la démonstration que son robot 4NE1 – à prononcer à l’anglaise, « for anyone » – peut être le collègue idéal : d’humeur constante, prêt à travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais pas encore à faire des blagues à la machine à café.

En France, les ouvriers de Renault n’auront plus mal au dos

Depuis mars 2026, dans l’immense usine de Douai, au cœur du Nord industriel français, d’où sort la Renault 5 électrique, un ballet étrange se danse : celui du Calvin, robot humanoïde de 1,70 m, bipède sans tête mais doté de bras puissants et de jambes agiles, conçu par la start-up parisienne Wandercraft pour porter jusqu’à 40 kg de pneus.

Le Calvin s’attaque aux tâches ingrates et répétitives qui génèrent des troubles musculo-squelettiques. Renault a même pris une participation minoritaire dans l’entreprise le 6 juin 2025. Elle mise sur ces machines pour équiper 350 unités en dix-huit mois et rogner de 30 % les temps et coûts de montage d’ici à 2031 – tout en sauvant les dos des ouvriers. « Il ne faut pas laisser passer ce qui pourrait être l’industrie la plus importante du XXIe siècle », estime Matthieu Masselin, PDG de l’entreprise – qui était au départ spécialisée dans la mise au point d’exosquelettes.

Faudra-t-il tout casser ?

Mais pourquoi s’entêter à créer un alter ego humanoïde, alors que ce dernier risque de nous prendre des emplois ? L’économiste star du MIT Daron Acemoglu, par ailleurs Prix Nobel d’économie 2024, redoute que chaque nouvel humanoïde soit à même de détruire entre 3 à 6 emplois locaux. Surtout, cette innovation a le pouvoir d’appauvrir la classe moyenne.

Faut-il pour autant paniquer et casser les machines ? Pas si l’on en croit Philippe Aghion, lui aussi Prix Nobel d’économie, mais de l’édition 2025, et grand défenseur de la « destruction créatrice », théorie héritée de l’économiste Joseph Schumpeter.

Selon lui, détruire des emplois obsolètes n’est pas synonyme de déclin économique si on en crée de nouveaux. Mieux encore : les humanoïdes pourraient bien être notre planche de salut face au mur démographique. Goldman Sachs estime qu’ils seront cruciaux pour pallier le manque criant de main-d’œuvre dans l’industrie d’ici à 2030. Mais attention, cette transition vers des métiers moins pénibles et plus qualifiés exigera des investissements massifs dans la formation.

Taxer les robots, l’idée choc de Bill Gates…

Face au risque de casse sociale, une idée choc a émergé en 2017, popularisée par Bill Gates, fondateur de Microsoft : la taxe sur les robots. Le raisonnement était simple : si un robot prend la place d’un salarié, il doit payer les cotisations sociales que ce dernier ne verse plus.

Aussi séduisante soit-elle, cette idée divise. Taxer la machine, c’est risquer de freiner brutalement l’innovation, précisément au moment où nos économies manquent de bras. Le véritable problème n’est donc pas la machine, mais notre système fiscal. Aujourd’hui, il taxe lourdement le travail humain et beaucoup plus légèrement le capital et l’automatisation. Plutôt que de « punir » les robots, il faut rééquilibrer les règles du jeu.

Sam Altman, PDG d’OpenAI, qui n’en est pas à une contradiction près, vient de jeter un pavé dans la mare. Lui qui défendait jusque-là le revenu universel de base – allant jusqu’à financer une étude auprès de 3 000 bénéficiaires recevant entre 500 et 1 000 euros par mois – estime désormais que ce simple chèque ne suffit plus face au séisme provoqué par l’IA et la robotique.

Puisque ces technologies pourraient générer une richesse astronomique, il propose d’aller bien plus loin : taxer massivement les méga-entreprises, les grands capitaux et les terres pour redistribuer aux citoyens une part réelle de l’économie – actions, actifs, voire puissance de calcul. Chaque individu deviendrait ainsi actionnaire de la révolution technologique. À condition que notre société, prise dans cette expérience démiurgique, ne perde pas ses repères… En voilà un beau sujet sur lequel pourraient plancher les candidats à la prochaine présidentielle française…

À l’université de Tokyo, le professeur Shoji Takeuchi est parvenu à cultiver de la peau vivante – à base de collagène et traitée au plasma – pour la greffer sur des structures en résine. Le robot de 2050 pourrait bien ne pas se contenter de sourire : il transpirera sous l’effort, saignera s’il se coupe et ses tissus cicatriseront d’eux-mêmes…

C’est paradoxalement pour conjurer cette mort que certains se tournent vers la machine. Le projet Nectome, financé à ses débuts par Sam Altman, l’illustre à l’extrême. Cette start-up promet la « vitrifixation », c’est-à-dire le fait de remplacer le sang d’un patient encore vivant par des produits d’embaumement afin de figer sa structure neuronale dans le verre. Le but ? Télécharger l’esprit dans le cloud. Une fois numérisé, il lui faudra un vecteur pour interagir avec le monde. L’humanoïde hyperréaliste pourrait devenir un sarcophage d’éternité qui permettra aux milliardaires de la tech de connaître la vie éternelle.

D’ici à 2050, cette dynamique pourrait engendrer une fracture sociétale inédite : d’un côté, une infrastructure mondiale maintenue par une force de travail entièrement automatisée ; de l’autre, une oligarchie retranchée, entourée d’entités humanoïdes dont la chair est synthétique. C’est ce qui justifie la course mondiale actuelle : le pays qui dominera la filière robotique humanoïde dominera le monde.

Au fond, l’arrivée de ces colocataires que nous façonnons aujourd’hui nous pousse à nous interroger sur ce qui est véritablement humain : la complexité de nos désirs ou encore les expériences vécues inscrites dans notre chair, que la machine ignore encore. Mais rien ne dit que cette forteresse intérieure soit imprenable. En attendant, les Robot Valleys tournent à plein régime.

Bientôt de la chair à canon en métal sur les champs de bataille ?

Une silhouette d’ébène noire, une tête sombre et chromée dépourvue de regard… Du haut de son 1,80 m, le Phantom MK1 a de quoi impressionner. Deux exemplaires de ce robot humanoïde – créé par la start-up californienne Foundation – seraient déployés en Ukraine depuis février pour des missions de reconnaissance. Après l’ère des drones et de l’IA, l’heure du soldat de métal a-t-elle sonné ? « Nous assistons à une robotisation du champ de bataille, dans l’ensemble des conflits », a assuré le général Bruno Baratz, commandant du combat futur au sein de l’armée de terre, lors du forum Guerres et Paix organisé le 1er avril, à Paris, par Le Point. « Les robots sont un moyen de recréer de la masse, face aux problèmes démographiques, y compris en Chine », a-t-il ajouté. Mais reproduire la fluidité humaine est un cauchemar d’ingénierie. Il est aujourd’hui beaucoup plus efficace de développer un rover pour le transport ou un drone aérien pour le combat que d’essayer d’imiter le corps humain. « Le premier volet de Terminator avait raison de représenter un champ de bataille saturé de drones volants ou marcheurs, avec quelques humains au cœur du combat », estime Laurent Genefort, auteur de science-fiction et ancien membre de la Red Team du ministère français des Armées, une équipe chargée de réfléchir à la guerre du futur. Selon lui, des robots soldats pourront toutefois être inspirés du corps humain, mais avec encore moins de limites. « Nous sommes prisonniers de représentations anthropomorphiques : le coude d’un robot humanoïde pourra vraisemblablement être articulé dans tous les sens ! » estime-t-il.