Manifestation historique à Pau en 1999 contre les suppressions de postes chez Elf
Manifestation historique à Pau contre les suppressions chez Elf

Une mobilisation massive sous la pluie battante

Le 17 avril 1999 restera une date marquante dans l'histoire sociale du Béarn. Sous une pluie glaciale et persistante, entre 10 000 et 12 000 personnes ont battu le pavé palois pour protester contre les suppressions de postes annoncées chez Elf Aquitaine. Cette manifestation d'ampleur exceptionnelle témoignait de l'inquiétude profonde qui traversait toute la région face à la menace pesant sur l'emploi local.

Un conflit social de longue durée

Cette journée de mobilisation s'inscrivait dans un conflit social qui durait depuis novembre 1998. Le site industriel Elf était alors secoué par ce que les observateurs qualifiaient de guérilla sociale, avec des grèves, des assemblées générales et des manifestations tant à Pau qu'à Paris pendant trois mois, de décembre 1998 à mars 1999. Le plan de restructuration annoncé en Comité Central d'Entreprise (CCE) menaçait directement 1 400 à 1 500 personnes sur les sites de Paris et surtout de Pau.

Une ville paralysée par la solidarité

Ce samedi matin, les rues de Pau n'étaient peuplées que de manifestants. Les rares personnes présentes sur les trottoirs ne se contentaient pas d'observer : elles cherchaient activement leurs amis, la banderole de leur commune, de leur entreprise ou de leur syndicat. La plupart des commerces avaient baissé leur rideau en signe de soutien, rendant impossible tout achat en dehors des halles. Même les grandes surfaces et centres commerciaux avaient retardé leur ouverture d'une heure, témoignant de l'impact économique immédiat de cette mobilisation.

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Une coalition inédite de participants

La manifestation rassemblait une diversité remarquable d'acteurs sociaux et politiques. Outre les salariés d'Elf Aquitaine, on comptait des employés d'entreprises paloises comme Stendhal (où un plan social était en cours), Laprade et Turbomeca. Des enseignants, des directeurs d'écoles publiques et privées, des commerçants et même le président de la Chambre de Commerce et d'Industrie avaient répondu présent.

La présence politique était particulièrement notable, avec de nombreux élus de gauche et de droite : conseillers municipaux, maires, conseillers généraux, sénateurs et députés, dont André Labarrère (PS) et François Bayrou (UDF). Tous les partis politiques avaient multiplié les appels à manifester, tout comme toutes les confédérations syndicales départementales.

L'unité syndicale en action

L'Intersyndicale d'Elf, regroupant la CFDT, la CGT, FO, la CGC et la CFTC, jouait un rôle central dans l'organisation. Signe de la gravité perçue de la situation, la CGC d'Elf ne se contentait pas d'une présence discrète mais disposait même d'un camion sono pour amplifier la portée du message. Cette unité syndicale, bien que marquée par des différences stratégiques - FO et la CGT étant particulièrement actives tandis que la CFDT et la CGC restaient plus en retrait - démontrait l'importance cruciale de l'enjeu.

Le Béarn tout entier concerné

Les témoignages recueillis ce jour-là révélaient l'ancrage profond d'Elf dans le tissu social béarnais. « Moi, c'est ma fille et mon gendre qui travaillent à Elf... », « Moi, c'est mon mari... », « Moi, dans ma famille, ils sont quatre chez Elf... » : ces phrases revenaient comme un leitmotiv parmi les manifestants. En Béarn, pratiquement tout le monde avait travaillé, travaillait ou connaissait quelqu'un employé par cette société ou par une entreprise sous-traitante.

Anne-Marie, 40 ans, ancienne secrétaire devenue aide-ménagère, résumait le sentiment général : « Je suis là parce que le Béarn est en danger, c'est un jour historique. En tant que citoyenne béarnaise, je me suis dit que je devais être là, même si une personne de plus ça peut sembler dérisoire. » Elle ajoutait avec une pointe d'amertume : « Aujourd'hui, on manifeste pour l'emploi en général, mais par rapport à Elf, pour défendre des techniciens, des ingénieurs. J'espère qu'un jour ils sauront aussi se mobiliser pour nous. »

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Une prise de conscience collective

Christian Carreras, prenant la parole au nom de l'Intersyndicale d'Elf, insistait sur les craintes de voir le groupe racheté depuis sa privatisation. Il évoquait la passivité historique du Béarn qui avait longtemps vécu « à l'ombre du baobab opulent qu'a été Elf », tout en constatant qu'une volonté commune de résistance semblait enfin émerger. « Enfin ! », soulignait-il. « Car au-delà des désengagements successifs d'Elf, c'est maintenant de son départ qu'il est question. Il est temps que la politique se réapproprie le pouvoir, et ne reste pas le petit soldat de la loi des marchés. »

Un impact économique redouté

Pendant longtemps, les salariés du groupe pétrolier et leurs revenus confortables avaient suscité des jalousies dans la région. Mais en ce 17 avril 1999, ce sentiment s'était atténué face à la menace commune. Chacun avait désormais conscience que les suppressions de postes chez Elf ne pourraient avoir que des conséquences négatives sur l'économie régionale, affectant bien au-delà du seul groupe pétrolier.

La manifestation se terminait place Clemenceau, en plein centre-ville, où même à midi passé toutes les boutiques et bars restaient fermés. Sous leurs parapluies, les manifestants scandaient leur détermination à défendre l'emploi en Béarn, conscient que cette journée marquait peut-être un tournant dans les relations entre la multinationale pétrolière et le territoire qui l'avait accueillie.