Le 13 octobre 1962, à minuit, la France impose un blocus à Monaco. Six douaniers sont postés à l’entrée Ouest de la Principauté, provoquant d’immenses embouteillages sur les corniches. Cette action vise à contraindre l’État monégasque à faire payer des impôts en France à ses résidents français. Le général de Gaulle, interrogé, ironise : « Pour faire le blocus de Monaco, il suffit de deux panneaux de sens interdit ». Le conflit, suivi par la presse internationale, se résout en quelques jours, mais aboutit à un accord fiscal en 1963.
Un blocus déclenché par des tensions fiscales et politiques
Depuis deux ans, les relations entre la France et Monaco sont tendues. En 1960, un différend écologique oppose les deux États sur l’enfouissement en Méditerranée des déchets radioactifs de la centrale atomique de Marcoule. La France avait finalement fait marche arrière. Mais d’autres sujets de friction apparaissent. Le 14 janvier 1962, le prince Rainier III promulgue une ordonnance intitulée « Images et sons » pour contrôler Télé Monte-Carlo. Le ministre d’État, nommé par la France, Émile Pelletier, s’y oppose. Le Prince le congédie, ce que Paris considère comme un affront.
Le problème principal est fiscal. La France veut que ses ressortissants résidant à Monaco paient leurs impôts en France. À l’époque, la Principauté connaît une forte industrialisation, notamment dans la chimie et l’électronique. Les chefs d’entreprise sont attirés par l’absence d’impôts directs. En 1961, on compte environ 1 800 sociétés à Monaco, générant un chiffre d’affaires de 677 millions de francs. En 1962, plus de 16 000 employés non monégasques travaillent dans une population de 22 000 habitants. Les négociations avec Paris échouent le 3 avril. De Gaulle accorde un délai de six mois à Monaco pour trouver un accord, menaçant de représailles.
Le récit de Philippe Bouvard et la levée du blocus
L’ultimatum expire le 11 octobre. À minuit, le 12 octobre, les six douaniers prennent position. Le Figaro confie la couverture de l’événement à un jeune journaliste, Philippe Bouvard. Il décrit : « A minuit, le dispositif se mettait en place : deux officiers des douanes et un brigadier encapuchonnés plantaient un panneau indiquant “Arrêt douane” sur la basse corniche. Et les contrôles commençaient... Une centaine de journalistes de toutes nationalités et quelques dizaines de curieux qui avaient bravé la pluie diluvienne pour assister à un instant historique avaient créé sur la route la plus inextricable confusion que la Côte ait enregistrée... »
Les automobilistes, bloqués, protestent. Des drapeaux monégasques et des pavillons blancs sortent des véhicules. Le douanier, « imperturbable sous l’averse », est venu de Toulouse et a été « tondu de frais l’après-midi ». Un titi lui lance : « Tu n’as pas dû en avoir autant pour ta première communion ! » Sur le Rocher, on rit moins. Monaco, n’étant pas membre des Nations unies, ne peut saisir le Conseil de sécurité.
Dans l’après-midi du 13 octobre, le prince Rainier fait une allocution sur Radio Monte-Carlo, annonçant son intention de reprendre les négociations. Paris accepte ce geste de bonne volonté et lève le blocus le lendemain. Les douaniers replient leurs parapluies, les photographes rangent leurs appareils, et les automobilistes retrouvent la liberté de passer d’un pays à l’autre.
Conséquences : une nouvelle Constitution et un accord fiscal
Le blocus a duré le temps d’une pluie d’automne, mais il a des conséquences durables. Le 17 décembre 1962, Rainier III promulgue une nouvelle Constitution. Elle donne le droit de vote aux femmes, abolit la peine de mort et renforce les prérogatives du Conseil national, notamment en matière budgétaire. Le 18 mai 1963, six conventions sont signées entre la France et la Principauté concernant la fiscalité, les douanes et les relations de voisinage. Désormais, les sociétés qui réalisent plus de 25 % de leur chiffre d’affaires hors de Monaco sont soumises à un impôt sur les bénéfices. Les Français nouvellement installés en Principauté ne peuvent plus échapper au fisc français. La France obtient des garanties fiscales, tandis que Monaco préserve sa souveraineté et l’essentiel de son originalité économique. La tempête est passée, et le blocus d’octobre 1962 n’est plus qu’un souvenir.