À 123 dollars le baril, le pétrole atteint des sommets depuis le début de la crise en Iran. Donald Trump évoque désormais un blocage du détroit d’Ormuz de « plusieurs mois », à quelques jours d’une visite à Pékin dont certains pensaient qu’elle mettrait fin au conflit. Pendant ce temps, la guerre profite aux pétroliers.
TotalEnergies engrange des bénéfices records
En France, TotalEnergies a engrangé 5,8 milliards de dollars de bénéfice au premier trimestre 2026, soit une hausse de 51 % sur un an, sans que le groupe ait produit une goutte de pétrole supplémentaire. Une rente pure. Le groupe pétrolier français a aussi annoncé maintenir son blocage des prix à la pompe « pour quelques jours supplémentaires ». Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a salué ce « geste ».
La taxe sur les superprofits de nouveau sur la table
La taxe sur les superprofits est de nouveau sur la table. Sébastien Lecornu a demandé que ces profits « soient redistribués d’une manière ou d’une autre ». Jordan Bardella, président du RN, ne l’exclut pas mais préférerait que l’État baisse la fiscalité sur le prix de l’énergie.
L’épisode de 2022 qu’on a oublié
Au niveau européen, la demande est plus formelle. Le 4 avril, les ministres des Finances de l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Autriche et du Portugal ont adressé une lettre au commissaire néerlandais Wopke Hoekstra pour réclamer une contribution européenne sur les superprofits des compagnies énergétiques, sur le modèle de ce qui avait été fait en 2022 avec des recettes redistribuées aux consommateurs.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, n’a pas, à ce stade, repris l’idée. Elle a esquivé le sujet lors de son intervention devant les eurodéputés, mercredi 29 avril, à Strasbourg. Et pour cause. Le précédent de 2022 n’a pas été fameux.
Un rapport de la DG Énergie de la Commission européenne a documenté l’immense gâchis collectif de cet épisode fiscal. En octobre 2022, au plus fort de la crise énergétique provoquée par l’invasion de l’Ukraine, l’Union européenne avait instauré deux dispositifs d’urgence distincts. D’un côté, un plafond sur les recettes des producteurs d’électricité inframarginaux – renouvelables, nucléaire, lignite. De l’autre, une contribution de solidarité sur les superprofits des compagnies pétrolières, gazières et charbonnières.
Le bilan des deux n’est pas le même – et c’est là que la mémoire collective défaille. La contribution de solidarité sur les fossiles a, dans les faits, partiellement fonctionné. Un rapport final de la Commission publié en mai 2025 établit que les recettes effectivement collectées sur les exercices 2022 et 2023 ont atteint 26 milliards d’euros – moins que les 50 milliards escomptés pour l’ensemble des dispositifs, certes.
27 dispositifs, 27 gâchis
C’est le plafond inframarginal sur l’électricité qui a été le vrai fiasco administratif. Sa mise en œuvre avait été catastrophique. Chaque État membre avait appliqué la mesure à sa façon : niveau du plafond différent, calendrier différent, assiette différente, exceptions différentes. Une mosaïque réglementaire de 27 dispositifs incompatibles avait créé, selon les termes mêmes de la Commission, « une incertitude réglementaire » pour les investisseurs dans les énergies renouvelables et « fragilisé des contrats à long terme ». Dans certains cas, des producteurs avaient été contraints de vendre de l’électricité à perte !
La DG Énergie recommandait de ne pas prolonger ce dispositif, les avantages ne l’emportant pas sur les distorsions. Et voilà que trois ans plus tard, les cinq ministres cités plus haut parlent de ce précédent comme une success-story. C’est ce que l’on appelle la mémoire sélective. On comprend mieux la prudence d’Ursula von der Leyen.
La présidente de la Commission européenne a pourtant cité un chiffre saisissant : en soixante jours de conflit, la facture énergétique européenne a augmenté de 27 milliards d’euros pour un volume d’importations strictement inchangé. La facture de la guerre iranienne s’élève à 500 millions d’euros par jour pour les citoyens européens. Quelqu’un les empoche. Sur ce point, Ursula von der Leyen reste muette.
La réponse de la Commission : coordination et électrification
La présidence de la Commission s’en tient à un rôle soft. D’abord, coordonner les achats : étendre la logique des achats groupés de gaz – déjà pratiqués depuis 2022 – aux stocks pétroliers, kérosène et gazole. Ensuite, mieux cibler les aides aux consommateurs. Elle a précisément rappelé le gaspillage de 2022 : 350 milliards d’euros de mesures non ciblées dont les trois quarts n’ont pas atteint les ménages vulnérables. Les « boucliers tarifaires » universels, les baisses de TVA saupoudrées sans condition de revenus comme le suggère Jordan Bardella ont ravagé les finances publiques des États membres. La France en sait quelque chose. « Ne répétons pas la même erreur, et concentrons notre soutien là où le besoin s’en fait le plus sentir », prévient Ursula von der Leyen devant les députés.
Enfin, elle annonce, pour l’été, un « plan d’action pour l’électrification » à marche forcée de l’Europe, afin de l’arracher à la dépendance aux hydrocarbures. L’UE a fait des progrès : en 2022, le gaz fixait le prix de l’électricité 70 % du temps ; aujourd’hui seulement 30 %. Mais l’électrification à marche forcée, c’est une réponse à la crise de 2030. Pas à la facture de chauffage de novembre prochain.
Le casse-tête des traités
L’Union européenne n’a pas de compétence fiscale propre. Pour harmoniser une taxe entre les Vingt-Sept, il faut l’unanimité au Conseil. Il suffit d’un veto – l’Irlande et son modèle fiscal attractif, la Roumanie productrice d’hydrocarbures – pour faire capoter l’affaire. En 2022, la Commission avait contourné l’obstacle via l’article 122 du traité, qui permet au Conseil européen d’adopter en urgence, sans le Parlement européen, des mesures face à de « graves difficultés dans l’approvisionnement en énergie ». Procédure rapide, pas d’unanimité requise. Et on évite les débats au Parlement…
Mais ce même règlement d’urgence affirmait son caractère « exceptionnel, limité dans le temps et lié à la crise spécifique. » Ressortir le même outil pour une crise différente, c’est s’exposer à une contestation devant la Cour de justice de l’UE. Les avocats des compagnies pétrolières n’attendent que ça.
Les alternatives ne sont guère plus réjouissantes. La voie royale de l’article 194 sur la politique énergétique, avec procédure législative ordinaire, prendrait douze mois minimum – incompatible avec la facture de chauffage de novembre prochain.
Et la coordination nationale sans harmonisation recrée exactement la mosaïque de 2022, avec les mêmes effets pervers sur les investissements. Le commissaire à l’Économie, Valdis Dombrovskis, a prudemment précisé qu’une taxe nationale était « admissible » – entendez : faites ce que vous voulez chez vous. Ce n’est pas une politique européenne, c’est une permission.
Avec les aides d’État, un risque de distorsion
C’est Teresa Ribera, vice-présidente exécutive de la Commission européenne, qui a apporté la vraie réponse de Bruxelles à la lettre des cinq ministres. Mercredi, le collège des commissaires a adopté un cadre temporaire de crise pour les aides d’État.
Le dispositif autorise les États membres à subventionner jusqu’à 70 % des surcoûts énergétiques des secteurs les plus exposés : agriculture, pêche, transports, industries énergivores. Il est applicable jusqu’en décembre 2026. Les PME bénéficient d’une option forfaitaire simplifiée à 50 000 euros par bénéficiaire.
C’est l’exact symétrique de ce que demandaient les cinq ministres. Eux voulaient financer les aides en taxant les pétroliers. La Commission leur répond : financez les aides vous-mêmes sur vos budgets nationaux, on vous y autorise. Teresa Ribera a reconnu le risque : les pays aux « poches les plus profondes » – l’Allemagne, en tête – pourront subventionner plus massivement leurs industries que les autres, au détriment de l’égalité concurrentielle dans le marché unique. Acculée par la crise, elle l’a défendu comme la moins mauvaise solution, en faisant valoir qu’« il s’agit d’une question de survie pour éviter des faillites en cascade ».
À la question « qui paie ? », la Commission a donc répondu : pas les compagnies pétrolières, mais les États, ainsi autorisés à s’endetter davantage pour compenser les effets de la rente pétrolière.



