Avec ses chaussettes dépareillées, sa casquette vissée sur la tête, ses verres fumés et ses cigarettes slim, Eliott* est ce que l’on appellerait un jeune homme "de son temps". Attablé à l’une de ces terrasses branchées du XVIIIe arrondissement de Paris, cet attaché de presse dans le secteur du prêt-à-porter sort tout juste d’un entretien d’embauche : "un enfer". Il faut dire que le garçon est du genre exigeant. Depuis qu’il a démissionné de son précédent poste, il y a quelques mois, rares sont les offres d’emploi qui trouvent grâce à ses yeux. "Ce que je ne supporte pas, ce sont les annonces qui tutoient les candidats. Cela me donne automatiquement l’impression que l’entreprise n’est pas sérieuse et que je ne serai pas respecté", grince-t-il.
On ne lui dira pas qu’il n’est pas au bout de ses peines : d’après une analyse menée par la plateforme de recherche d’emploi Indeed en 2023, la quantité d’annonces utilisant le tutoiement aurait quasiment été multipliée par deux en trois ans. Il semble loin, le temps où le vouvoiement était de mise au travail. Désormais, le faux pas se situerait presque du côté de ceux qui lâcheraient un "vous" en plein open space (l’auteure de ces lignes en a fait l’amère expérience). Pis : vouvoyer son N + 1 pourrait quasiment passer pour une forme de raideur… Le tutoiement étant, pour beaucoup, gage de proximité, de convivialité et d’horizontalité.
Une réputation largement surestimée, si l’on en croit Der Spiegel, qui a récemment consacré sa couverture au retour du "vous". Selon le vénérable hebdomadaire allemand, si le triomphe du tutoiement semblait consacré dans le monde du travail, "cette pseudo-familiarité déstabilise beaucoup de gens, entraîne des malentendus et suscite un désir de distance professionnelle".
Ce phénomène n’est pas isolé. De nombreux salariés témoignent d’un malaise croissant face à l’usage systématique du tutoiement, perçu comme une intrusion dans leur sphère personnelle. Dans les entreprises où la culture du tutoiement est imposée, certains n’osent pas exprimer leur préférence pour le vouvoiement, de peur de passer pour des personnes rigides ou peu conviviales. Pourtant, le vouvoiement permet de maintenir une distance respectueuse, essentielle dans les relations hiérarchiques ou avec des collègues que l’on ne connaît pas bien.
Les recruteurs, de leur côté, doivent naviguer entre ces attentes contradictoires. Si le tutoiement peut sembler moderne et décontracté, il peut aussi rebuter les candidats les plus exigeants, comme Eliott. Les entreprises gagnent à adapter leur communication en fonction du contexte et des personnes, plutôt que d’adopter une règle unique. Le retour du "vous" pourrait ainsi être un signe de maturité professionnelle, où le respect prime sur la familiarité artificielle.



