Les Français veulent-ils encore travailler ? Une question fondamentale
La journaliste Anne de Guigné publie un essai percutant chez Plon, intitulé « Les Français veulent-ils encore travailler ? ». Cet ouvrage s'inscrit dans la nouvelle collection « Questions ouvertes », dédiée aux grands débats de société. La question, volontairement provocatrice, mérite une analyse approfondie tant les signes d'un malaise français face au travail se multiplient.
Un constat statistique et politique alarmant
Les récentes polémiques sur le travail le 1er mai dans les commerces ou la réforme des retraites illustrent une « allergie française » bien réelle. Les statistiques de l'OCDE pour 2024 confirment cette singularité : avec 666 heures travaillées par habitant, la France se situe bien en dessous de la moyenne européenne de 776 heures. Ce chiffre, qui inclut actifs et inactifs, révèle une distance prise avec le travail, mais ne suffit pas à expliquer les causes profondes de cette relation abîmée.
Les racines historiques : un héritage catholique et marxiste
Anne de Guigné, spécialiste des politiques économiques, explore d'abord notre double filiation culturelle. Dans la pensée chrétienne, le travail préfigure « la future apothéose de la vie éternelle ». Une vision qui, transposée dans notre société sécularisée, fait de la retraite le moment de plénitude, comme un paradis terrestre atteint en cessant de travailler.
Du côté marxiste, le travail reste central mais aliénant, ouvrant la voie à des rêves de réduction du labeur. Cette vision fut prolongée par Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, dans son manifeste « Le Droit à la paresse », qui trouve encore écho aujourd'hui dans certains courants politiques.
Les politiques sociales et l'État-providence
La France s'est imposée comme pionnière dans la mise à distance du travail. Dans les années 1980, François Mitterrand crée le ministère du Temps libre et abaisse l'âge légal de la retraite à 60 ans. Puis viennent les 35 heures hebdomadaires et les RTT pour les cadres au tournant des années 2000.
Ces mesures ont symboliquement dévalorisé le travail, tandis que le chômage de masse des années 1970 a installé une « relation de dépendance à l'État ». L'extension de l'État-providence a créé, selon la sociologue Dominique Schnapper, « une spirale d'interventions illimitées en réponse à des attentes illimitées ».
Le travail ne paie plus : l'argument financier
La raison ultime de ce détachement serait économique : le travail, en France, ne paie plus. Antoine Foucher, ancien directeur de cabinet de Muriel Pénicaud, démontre qu'il fallait quinze ans après-guerre pour doubler son niveau de vie, contre l'équivalent de deux carrières aujourd'hui.
Cette situation s'explique largement par la fiscalité. La France affiche le troisième coin fiscal le plus élevé de l'OCDE, l'écart entre salaire net et super-brut étant considérable. Une hausse de 100 euros du revenu disponible au niveau du SMIC coûterait environ 430 euros à l'employeur.
Redonner le goût du travail
La solution avancée par Anne de Guigné est simple : mieux rémunérer le travail. Les Français n'ont pas complètement perdu le goût de l'effort, comme le montre l'étude sur la France des Airbnb, où de nombreux hôtes complètent leurs revenus en louant une chambre, hors du salariat traditionnel.
L'essai de 96 pages, publié chez Plon, offre une réflexion éclairée sur un sujet crucial pour l'avenir économique et social de la France, invitant à repenser fondamentalement notre rapport collectif au travail.



