Gilbert Cette a l’habitude des polémiques. En 2023, sa nomination à la tête du Conseil d’orientation des retraites (COR) avait déjà provoqué une bronca. C’est donc avec un certain flegme que cet ancien conseiller de François Hollande puis d’Emmanuel Macron accueille la nouvelle polémique suscitée par son ouvrage Sauver la démocratie sociale. Du conflit au contrat (éditions Calmann-Lévy), coécrit avec Guy Groux, sociologue, et Richard Robert, fondateur de Telos et ex-dirigeant de la Revue Cadres CFDT.
« Le dialogue est aujourd’hui devenu difficile », soupire tout de même Gilbert Cette devant un café crème. À peine paru, l’essai s’est attiré les foudres des syndicats, qui y ont vu un brûlot hostile. Ironie de l’histoire : tout le propos du livre consiste précisément à expliquer pourquoi le dialogue social en France tourne si souvent court.
« Ses acteurs mêmes ne perçoivent pas à quel point ils ne sont que l’ombre de ce qu’ils pourraient être. Et la force des habitudes est telle que, à de rares exceptions près, ils sont les premiers à s’opposer à des changements qui visent pourtant, le plus souvent, à leur donner du pouvoir d’agir », peut-on lire dans les premières pages de cet essai paru dans la collection Liberté de l’esprit, fondée par Raymond Aron.
Aux racines institutionnelles de l’échec
Pour Gilbert Cette, la démocratie sociale française est « dévitalisée », incapable de produire des normes et prisonnière d’une culture du refus, à l’heure où les réformes économiques et sociales exigent des compromis solides. Les dernières années pourront difficilement donner tort aux auteurs de cet ouvrage. Le conclave sur le sujet des retraites a été un échec complet. « Les derniers ANI [accords nationaux interprofessionnels] sont décevants : ils manquent de contenu », juge l’économiste, expert du marché du travail.
Le constat n’est certes pas neuf. Mais cet essai, solidement documenté, s’attache à remonter aux racines institutionnelles de cet échec. Les règles actuelles du jeu social produisent des partenaires sociaux faibles et fragmentés. Résultat : une légitimité fragile, une concurrence exacerbée et, en bout de chaîne, une tentation permanente de radicalisation. Des tentatives de réformes ont bien eu lieu dans le passé, de Jacques Delors à Gérard Larcher, mais cette « révolution institutionnelle » est, pour les auteurs de l’ouvrage, restée inachevée.
Des idées explosives
D’où les propositions, nombreuses et parfois explosives : relever les seuils de représentativité pour réduire le nombre de syndicats (« la mère des batailles » selon les mots de Guy Groux dans un article sur Telos) ; transférer au comité social et économique le pouvoir de négociation dans l’entreprise quand le quorum n’est pas atteint au premier tour ; imposer un temps de négociation obligatoire avant tout appel à la grève ; clarifier la frontière entre syndicats et partis politiques ; déménager les négociations du siège du Medef au Cese (Conseil économique social et environnemental) ; poursuivre la réduction du nombre de branches et repenser la possibilité de déroger aux accords de branche ; indexer le smic sur la moyenne d’un panel de branches représentatives ; ou encore renforcer la présence des représentants des salariés au conseil d’administration des entreprises.
Ces idées seront-elles présentes dans les programmes des candidats à la présidentielle ? Certains d’entre eux ont en tout cas déjà contacté les auteurs de l’ouvrage.



