Le mythe de l'âme sœur : une fable platonicienne
Tout a commencé par une fable. Il y a longtemps, nous dit Platon, nous étions des êtres complets, avec quatre bras, quatre jambes et deux visages. Mais un jour, Zeus nous a séparés en deux. Et nous voilà, depuis lors, comme amputés, à chercher désespérément notre moitié. Et disons-le, à se rendre compte qu’on ne l’a pas trouvée. Spoiler, pour ceux qui cherchent encore : elle n’existe pas.
Les plus romantiques d’entre nous n’en démordent pas et continuent de croire à cette fable. C’est alors que les mathématiques froides viennent définitivement trancher le débat. Dans son livre à succès Et si ? (traduit et édité chez Flammarion en 2015), l’ingénieur et vulgarisateur de génie Randall Munroe a pris au sérieux le mythe de l’âme sœur et s’est tout simplement demandé : est-ce possible que chacun ait une moitié à disposition ?
Votre moitié est probablement morte
Supposons, dit-il, que chaque être humain ait une âme sœur unique, tirée au hasard parmi tous les humains ayant jamais existé. Première mauvaise nouvelle : « Une centaine de milliards d’humains ont vécu sur Terre, mais seulement sept milliards sont en vie aujourd’hui (en 2014, NDLR) – ce qui donne à la condition humaine un taux de mortalité de 93 % ». Autrement dit, si votre âme sœur est choisie au hasard dans l’ensemble de l’humanité passée et présente, vous avez neuf chances sur dix de tomber amoureux d’un squelette. Romantique.
Puis, Munroe concède : admettons que votre âme sœur soit vivante en même temps que vous. Et qu’elle ait à peu près votre âge. Cela réduit le bassin à environ 500 millions de candidats potentiels. Reste à les rencontrer. Et c’est là que ça devient absurde.
Munroe pose alors une hypothèse (volontairement généreuse) : nous établirions un contact visuel avec « quelques dizaines de nouveaux inconnus par jour ». Sur une vie entière, cela représenterait environ 50 000 personnes. Face à 500 millions d’âmes sœurs potentielles, la probabilité de tomber sur la bonne est d’environ une sur dix mille. Bref, c’est quasi impossible. Il conclut : « Un monde d’âmes sœurs aléatoires serait un monde solitaire. Espérons que ce n’est pas celui dans lequel nous vivons. »
Le piège psychologique de l'âme sœur
Mais laissons Munroe ranger ses équations. Car le problème de cette persistance du mythe de l’âme sœur est aussi psychologique. Et c’est là qu’entre en scène Jason Carroll, professeur spécialiste du mariage et de la famille à l’université Brigham Young, à Provo, dans l’Utah. Lui s’intéresse surtout au coût de cette croyance. Ses conclusions, compilées dans le rapport The Soulmate Trap (« Le piège de l’âme sœur », en français) sont le fruit de décennies de recherche sur les couples. Et elles sont, à leur manière, aussi impitoyables que les calculs de Munroe.
« Je croyais que tu étais mon âme sœur »
Carroll distingue deux grandes familles de croyants en amour. D’un côté, les adeptes des « croyances en la destinée » : ceux qui pensent que la relation idéale devrait couler de source, que l’amour vrai ne se force pas, que si c’est compliqué, c’est que ce n’est pas le bon. De l’autre, les tenants des « croyances en la croissance » : ceux qui savent qu’une relation se construit, se travaille, se répare.
Dans une série d’études menées à la fin des années 1990 et au début des années 2000, le professeur C. Raymond Knee, de l’université de Houston, a soumis des dizaines de couples (et, parfois, au quotidien) à des situations de conflit ou à des journaux de bord.
Résultat : les personnes convaincues que leur relation était « prédestinée » étaient significativement plus susceptibles de douter de leur engagement dès le premier accrochage. Comme si la moindre dispute venait fissurer le mythe. Les autres, ceux qui voyaient l’amour comme un apprentissage, restaient engagés, même les jours de tempête.
Lorsque l’amour est vécu comme une fatalité, explique Jason Carroll, les gens deviennent moins disposés à accomplir « le travail discret qui permet en réalité de maintenir l’amour vivant ». Et quand arrive le premier obstacle sérieux (et il arrive toujours) la pensée magique se retourne contre eux comme un boomerang.
Les adeptes de la croissance, eux, se posent une question radicalement différente : non pas « est-ce que c’est le bon ? », mais « que puis-je faire pour que ça marche ? ». Nuance en apparence minime. Un gouffre en pratique.



