Le franc suisse, une ascension remarquable et ses paradoxes
Le résultat prête effectivement à sourire, mais aussi à réflexion. Récemment, Michel Bruno Girardin, professeur d'économie et de finance à l'université de Genève, a sorti sa calculette pour une analyse révélatrice. Il a constaté que le franc suisse s'est apprécié de pas moins de 39% au cours des vingt dernières années. Un chiffre qui ne manque pas de faire écho à des souvenirs douloureux pour les Helvètes : ce même pourcentage de 39% correspond exactement au taux de droits de douane que leur avait imposé Donald Trump le 1er août dernier, provoquant un véritable séisme économique dans le pays.
"Ce fut un choc immense. On s'attendait à être logés à la même enseigne que l'Europe, soit 15%". se souvient Michel Bruno Girardin. Le raisonnement du président américain n'avait, en réalité, rien d'économique. Ce n'est qu'à l'issue d'un accord difficile avec Washington que la Suisse parvint finalement à obtenir ce taux.
Une valeur refuge renforcée par les incertitudes mondiales
Depuis cet épisode, le franc suisse poursuit son ascension et fait plus que jamais office de valeur refuge, particulièrement au vu du contexte géopolitique tendu de ces derniers mois. "Récemment, des monnaies traditionnellement considérées comme telles, à l'instar du dollar américain et du yen, ont été au cœur des incertitudes que les investisseurs cherchaient précisément à fuir, ce qui a renforcé le statut du franc suisse", relève l'économiste Alexandra Janssen, directrice générale de la société de gestion d'actifs Ecofin Portfolio Solutions.
Maxime Botteron, économiste chez UBS Global Wealth Management, précise : "Au Japon, le tournant de la politique budgétaire, combiné à la victoire électorale du parti au pouvoir, a ravivé les inquiétudes des marchés quant à la capacité du pays à rembourser sa dette sur le long terme. On a observé un phénomène comparable aux États-Unis, marqué par une érosion de la confiance liée à l'envolée de la dette et à la multiplication des droits de douane."
Le revers de la médaille pour les exportateurs
Cette force monétaire présente cependant un revers de médaille significatif : une monnaie trop forte peut sérieusement pénaliser les exportateurs. "C'est un sujet de préoccupation important en Suisse car une large part de l'activité économique est tournée vers l'export. De nombreuses petites et moyennes entreprises supportent l'essentiel de leurs coûts en franc suisse, tout en réalisant leurs revenus en devises étrangères", souligne Alexandra Janssen.
Les piliers de la stabilité helvétique
Pour rassurer les investisseurs malgré ces défis, le pays dispose de plusieurs atouts majeurs. "Sa neutralité géopolitique et le fait qu'il se situe en dehors de l'Union européenne contribuent à son image d'îlot de stabilité dans un monde marqué par les turbulences", explique Michel Bruno Girardin.
Son fonctionnement institutionnel joue également un rôle central. Le pays repose sur un système de démocratie directe et sur une grande constance politique. Si le président de la Confédération change chaque année, "il s'agit d'une fonction essentiellement honorifique", poursuit Michel Bruno Girardin. "Le pouvoir exécutif est exercé collégialement par sept conseillers fédéraux, qui assument à tour de rôle la présidence. Pour les marchés financiers, ce modèle est rassurant : le pouvoir n'est pas concentré entre les mains d'un seul dirigeant."
Des finances publiques exemplaires
Sur le plan des finances publiques, l'horizon apparaît également dégagé : l'État fédéral affiche l'une des trajectoires budgétaires parmi les plus solides d'Europe, grâce au fameux frein à l'endettement. Ce mécanisme, entré en vigueur en 2003, oblige la Confédération à équilibrer ses dépenses et ses recettes.
"Une règle cruciale : elle contrecarre structurellement la tendance universelle des responsables politiques à dépenser excessivement, tout en restant suffisamment flexible pour permettre une relance contracyclique en période de crise. Cet équilibre a solidement ancré la confiance des créanciers", assure Alexandra Janssen.
Résultat tangible : la Suisse emprunte aujourd'hui sur les marchés obligataires à des taux proches de zéro, quand ses voisins européens se financent à des conditions nettement moins favorables. Autre particularité notable, la Banque centrale suisse applique des taux directeurs à 0%, principalement parce que l'inflation flirte elle aussi avec le néant. En 2025, elle s'est limitée à seulement 0,2% en moyenne.
Les défis monétaires et budgétaires à venir
Le 19 mars prochain, la Banque nationale suisse dévoilera sa prochaine décision de politique monétaire. L'ombre d'un retour à des taux négatifs, comme ce fut le cas entre 2015 et 2022, plane désormais sur les discussions. "Ce choix ne viserait qu'un objectif : atténuer les pressions liées à l'appréciation du franc", estime Maxime Botteron.
Pour Martin Wolf, professeur associé d'économie monétaire à l'Université de Saint-Gall, l'institution aurait tout intérêt "à intervenir sur le marché des changes, en achetant des devises étrangères par l'émission de réserves, plutôt que d'utiliser la politique des taux d'intérêt pour déprécier la monnaie".
Mais ce modèle de gestion disciplinée est-il appelé à durer face aux défis futurs ? Maxime Botteron dresse une liste préoccupante : "Les dépenses de défense vont augmenter, le vieillissement démographique entraînera une hausse des coûts de santé et de retraite, et les investissements liés à la protection de l'environnement pèseront davantage sur les finances publiques. Les projections actuelles tablent d'ailleurs sur une accumulation progressive des déficits au fil des années, même si le sujet ne s'est pas encore imposé dans le débat public."
Comme son proche voisin allemand, la Confédération pourrait être tentée de mettre fin au frein à l'endettement. Encore faudrait-il que cette décision passe l'étape décisive de la votation populaire, une autre particularité bien helvétique qui continue de façonner l'exception économique suisse.



