Le bassin de Thau, laboratoire à ciel ouvert pour l'ostréiculture méditerranéenne
Dans l'étang de Thau, une quinzaine d'ostréiculteurs se sont lancés dans une aventure scientifique et technique prometteuse : le captage naturel de l'huître creuse. Cette pratique, qui consiste à collecter les larves d'huîtres directement dans le milieu naturel, pourrait bien révolutionner la conchyliculture locale en offrant une alternative aux naissains importés de l'Atlantique.
Des recherches scientifiques qui portent leurs fruits
Les travaux du chercheur Franck Lagarde de l'Ifremer de Sète ont donné une impulsion décisive à cette démarche. "Thau est un laboratoire à ciel ouvert", affirme-t-il avec conviction. Ses études, publiées en 2021 après trois années de suivi rigoureux, ont démontré la rentabilité potentielle de cette activité comme approvisionnement complémentaire.
Les résultats sont particulièrement encourageants : les huîtres issues du captage naturel présentent des taux de survie impressionnants, variant entre 62% et 90% après 400 jours d'élevage selon les zones conchylicoles. Ces performances dépassent souvent celles observées dans d'autres bassins ou écloseries traditionnelles.
L'expérience terrain d'un pionnier
Alexandre Cessateur, ostréiculteur à Ostreisud, fait partie des premiers convaincus. Dès 2018, il a cru au potentiel de cette technique. "L'intérêt, c'est d'être autonome par rapport au naissain de l'Atlantique", explique-t-il. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : les naissains locaux lui reviennent à 3 euros le mille, contre 20 à 50 euros pour ceux importés.
Cette année, son expérience de captage s'avère particulièrement réussie : "Mise à l'eau des coupelles de captage le 25 juin, dès le 1er juillet des huîtres déjà visibles et en quantité impressionnante !" Même lors d'un épisode de malaïgue début juillet, où la température de l'eau a atteint 30°C, le captage naturel a résisté.
Avantages et défis du captage naturel
Les bénéfices sont multiples :
- Une croissance plus rapide que les huîtres issues de naissains importés
- Une meilleure résistance aux variations de température
- Un développement d'immunité précoce face aux pathogènes
- Une réduction significative des coûts d'approvisionnement
Mais la pratique n'est pas sans difficultés. "Le captage est assez irrégulier", reconnaît Alexandre Cessateur, qui dispose de tables à Mèze, Loupian et Bouzigues. "Des années ça marche, des fois pas. Il y a deux ans, ça a moins marché à Loupian qu'à Mèze ou l'inverse."
Le calendrier constitue une autre contrainte majeure : "Le captage naturel doit arriver au bon moment pour que le naissain soit collable sur les cordes en janvier, sinon après il y a les maladies, les daurades, etc." Le travail est également exigeant, nécessitant notamment l'exondation des collecteurs une fois par semaine selon un timing précis pour éviter l'invasion par d'autres espèces.
Perspectives d'avenir et soutien institutionnel
Le Comité Régional de la Conchyliculture Méditerranéenne (CRCM) encourage activement cette pratique auprès des professionnels. Patrice Lafont, son président, la présente comme "une méthode alternative pour l'approvisionnement en naissains".
"On a un résultat scientifique clair qui est : plus tôt on expose les larves d'huîtres aux pathogènes dans le milieu naturel, plus elles développent une forme d'immunité", souligne-t-il. Cette exposition précoce pourrait constituer une réponse efficace aux mortalités massives qui affectent régulièrement les élevages.
Une autre piste prometteuse se dessine : l'identification et la préservation des souches méditerranéennes. "L'Ifremer a identifié que la souche méditerranéenne était plus résistante", précise Patrice Lafont. L'objectif à long terme serait de capturer dans l'étang des larves issues de géniteurs sauvages de lignées méditerranéennes, présentes dans l'environnement depuis les années 1970.
Bien que marginale pour l'instant, cette pratique du captage naturel représente une voie d'avenir pour l'ostréiculture du bassin de Thau. Elle combine autonomie économique, résilience écologique et innovation scientifique, trois atouts précieux face aux défis climatiques et sanitaires qui se profilent.



