Des betteraves sucrières cultivées sans pesticides, la preuve par l'exemple
Alors que l'Assemblée nationale examine ce mercredi 11 février une pétition réclamant l'abrogation de la loi Duplomb, qui a recueilli plus de 2,1 millions de signatures, des agriculteurs démontrent qu'il est possible de cultiver des betteraves sucrières sans recourir aux pesticides chimiques de synthèse. Cette loi, adoptée début juillet avec le soutien des macronistes, de LR et de l'extrême droite, facilite notamment la réintroduction sous conditions de l'acétamipride, un néonicotinoïde interdit en France, qualifié de "tueur d'abeilles" et considéré comme dangereux pour la santé humaine.
Le témoignage des agriculteurs bio
"Oui oui et oui, on arrive à faire des betteraves sans acétamipride", affirme avec force Sébastien Lemoine, agriculteur bio installé à Gouzeaucourt dans le Nord. Sur son exploitation, il produit carottes, panais, oignons, céréales et betteraves sucrières, le tout sans aucun produit phytosanitaire de synthèse. Un constat partagé par Clément Lemaire, producteur dans l'Aisne, qui assure "être très peu embêté par la jaunisse" malgré l'absence totale de traitements chimiques.
Ces témoignages contrastent avec les arguments avancés par les partisans de la loi Duplomb, qui estiment que les producteurs n'ont pas de solution alternative pour lutter contre les virus de la jaunisse de la betterave, transmis par les pucerons. Pourtant, sur les 500 000 hectares potentiellement concernés par la réintroduction de l'acétamipride, dont 400 000 dédiés à la betterave sucrière, des alternatives existent bel et bien.
Les méthodes agroécologiques en pratique
Comment ces agriculteurs parviennent-ils à se passer d'acétamipride là où tant d'autres jugent cela quasi-impossible ? "C'est un ensemble de solutions pour ne pas subir la pression des pucerons", explique Sébastien Lemoine. L'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae), qui étudie les alternatives, rappelle que "la présence continue de betterave permet aux pucerons de se charger en virus tout au long de l'année".
La prévention repose donc sur plusieurs stratégies complémentaires :
- Enfouir ou détruire les repousses de betteraves
- Séparer géographiquement (d'au moins un kilomètre) les parcelles de production de semences et celles de production de sucre
- Introduire des haies et des bandes fleuries entre les cultures
- Alterner les types de cultures pour perturber le cycle des bioagresseurs
Sébastien Lemoine "coupe" ainsi ses parcelles de betteraves avec d'autres cultures, comme des carottes. "Cette diversification amène de la biodiversité d'insectes 'utiles', c'est-à-dire nuisibles aux pucerons", précise-t-il. Par exemple, la présence de pucerons attire les coccinelles qui nettoient naturellement le champ.
La gestion des sols et de la fertilisation
Clément Lemaire mise quant à lui sur la rotation des cultures, plantant du blé en automne et des betteraves au printemps sur certaines parcelles. "Car si on alterne deux cultures de printemps, ça favorise les bio-agresseurs de cette saison", explique-t-il. L'Inrae confirme que "quand on sème des grandes surfaces d'une seule variété, une fois que la maladie s'y met, ça emporte tout".
L'agriculteur utilise également des légumineuses qui apportent de l'azote aux sols, élément essentiel à la croissance des végétaux. Cependant, un excès d'azote attire les pucerons, ce qui nécessite une gestion équilibrée tout au long de l'année. "Une réduction de la fertilisation azotée précoce reste ainsi une possibilité à explorer", juge l'Inrae dans ses études.
Pour le désherbage, Clément Lemaire utilise un tracteur, renonçant ainsi aux herbicides chimiques. "Il n'y a donc pas une solution unique pour cultiver sans acétamipride, et plus largement sans produits chimiques, mais une combinaison de solutions à adopter", résume-t-il.
Rendements et viabilité économique
L'Inrae estime que cette approche globale permet "une efficacité maximale de l'ordre de 70% sur les pucerons et de 50% sur la maladie". Si les rendements sont effectivement moindres en bio - l'interdiction de l'acétamipride a entraîné en 2020 "une baisse moyenne de rendement de 28%" selon l'institut - la viabilité économique est assurée par des prix de vente plus élevés.
"On s'en sort grâce au soutien du consommateur qui est prêt à payer", souligne Clément Lemaire, rappelant que "faire du bio, c'est accepter de produire un petit peu moins". Lorsqu'il a repris son exploitation, une à deux personnes y travaillaient ; aujourd'hui, ils sont quatre à plein temps, preuve que le modèle fonctionne.
Un enjeu qui dépasse la technique
Pour ses détracteurs, la loi Duplomb n'est pas un problème technique mais un problème de revenu des agriculteurs. "Le but de la loi, c'est de baisser les coûts de production pour acheter encore moins cher", déplore Sébastien Lemoine, qui estime au contraire que pour diminuer l'usage des pesticides, "il faut que la betterave se vende plus cher".
Cet agriculteur de 56 ans se souvient de son père qui était "le seul agriculteur du coin à se protéger avec une combinaison et un masque" lorsqu'il manipulait des produits phytosanitaires. Ce souvenir l'a poussé, il y a douze ans, à se tourner vers l'agriculture biologique. "Il faut arrêter d'intoxiquer les gens", lance-t-il, citant avec émotion Antoine de Saint-Exupéry : "Nous n'héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l'empruntons à nos enfants".
La nécessaire transition agricole
Pour Sébastien Lemoine, la question des pesticides chimiques de synthèse "c'est le chat qui se mord la queue" : "dans quelques années, il faudra trouver un pesticide plus puissant car les pucerons se seront adaptés comme ils le font toujours". Les bioagresseurs développent en effet des résistances, entraînant une perte d'efficacité progressive des produits phytosanitaires.
"Tant qu'on a le joker de l'acétamipride disponible, on n'avancera pas la recherche pour l'agriculture de demain", déplore Clément Lemaire. L'Inrae souligne que le principe "Pas d'interdiction de pesticide sans solution", mis en avant par certains syndicats agricoles, "masque l'impossibilité de déployer les solutions alternatives sans reconception des systèmes agricoles".
Passer au bio, notamment dans la culture de la betterave, est un travail de longue haleine. "C'est revoir complètement son métier, changer les bases car notre formation était faite totalement avec les produits phytosanitaires et ressortir des vieux bouquins d'agronomie", affirme Sébastien Lemoine. "On se creuse la tête, alors qu'à l'inverse, la chimie c'est la facilité", abonde Clément Lemaire, qui exige "une vraie volonté politique".
"Si le bio se développe, c'est aujourd'hui uniquement grâce à la volonté des consommateurs", conclut-il, rappelant que la transition vers une agriculture sans pesticides nécessite un engagement collectif et des soutiens adaptés pour les agriculteurs qui entreprennent ce changement profond.