À Toulon, Gilles Suchey propose un musée des histoires coloniales
Toulon : un musée des histoires coloniales proposé

Publicité « Pourquoi pas un musée des histoires coloniales » à Toulon, propose l’essayiste Gilles Suchey

Auteur de l’essai Toulon, ville coloniale : un passé qui ne passe pas, Gilles Suchey rappelle que la capitale du Var doit son essor à « l’empire ». Et déplore que cette histoire trouble, non sans répercussion, soit occultée.

« Massacre, exploitation des ressources locales, pillages, déportations et mise au pas des populations indigènes. C’est ça, comme l’appelaient ses promoteurs, “l’apport civilisationnel” de l’histoire coloniale française. » Gilles Suchey n’est pas – doux euphémisme – un grand fan des conquêtes de « l’empire ». Auteur d’une enquête intitulée Toulon, ville coloniale : un passé qui ne passe pas, cet enseignant a notamment voulu mettre en lumière le fait que Toulon, plus encore que d’autres communes, « doit sa prospérité et son développement urbain au colonialisme, de 1830 à 1939 ».

Du siège de la Chambre de commerce à l’ancien lycée Rouvière en passant par l’opéra ou le musée d’Art, Gilles Suchey rappelle que les grands bâtiments du boulevard de Strasbourg sont sortis de terre à cette époque, lorsque florissaient les échanges économiques avec les territoires ultramarins. C’est aussi de la rade qu’est parti, il y a deux siècles, un corps expéditionnaire de 35 000 hommes pour conquérir l’Algérie. C’est toujours au pied du Faron que nombre de troupes coloniales étaient basées ou que 17 000 rapatriés d’Afrique du Nord trouveront refuge dans les années 60.

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« Comme si tout cela n’existait pas »

Si des plaques de rues (le carrefour Salan), des stèles commémoratives (porte d’Italie) ou des œuvres conservées dans les musées de la Ville témoignent de cette « période sombre » de l’Histoire, très peu est fait pour éclairer la compréhension du public à leur sujet. « Le mot colonisation n’est jamais énoncé ». Problème, pour l’ancien fondateur du média satirique Cuverville : « silencier » cette violence – « le bilan humain de la conquête (de l’Algérie, ndlr) pourrait avoisiner le million de morts » – contribuerait aujourd’hui encore à la persistance du racisme et des discriminations.

La faute à la Marine nationale, jadis bras armé de « l’empire » et qui n’aurait pas fait son aggiornamento, ou encore aux missionnaires traditionalistes de l’Église, d’après Gilles Suchey. Mais aussi aux pouvoirs publics qui ne parviennent pas à parler de ce passé. « Faire le procès du colonialisme serait contrarier mon électorat réactionnaire, lui tresser des lauriers serait ternir mon image libérale. Alors je fais comme si tout cela n’existait pas », écrit le cofondateur de la librairie Contrebandes, singeant un élu toulonnais.

Dans cet ouvrage très dense, qui évoque également le poids de l’extrême droite dans la capitale du Var ou le phénomène de « gentrification du centre-ville », Gilles Suchey s’attarde sur le Cercle naval de Toulon, ou ex-Escale Vauban. Cet ancien « lieu de sociabilité des officiers toulonnais » abrite plusieurs peintures de l’époque coloniale, dont une gigantesque huile sur toile, collée au mur. Cette œuvre représente un navire militaire mouillant près des côtes africaines. « Raoul du Gardier peint la paix avec un bâtiment de guerre. Mais le contraste n’est qu’apparent car le vaisseau apporte dans ses flancs la civilisation », a récemment écrit à son sujet l’ancien commissaire de la Marine Jean-Noël Bévérini.

Les peintures du Cercle naval

« Le décor du Cercle naval suinte le temps béni des colonies », décrypte, de son côté, Gilles Suchey. Lequel déplore, là encore, qu’aucune explication n’éclaire le propos d’artistes « imbibés d’idéologie de leur temps ». D’où cette idée de l’auteur : « pourquoi » ne pas faire de ce lieu, fermé depuis 2016, « un musée des histoires coloniales » que nombre « d’historiennes, historiens et responsables politiques appellent de leurs vœux » ? L’écrivain, qui souligne ne pas être un porteur de projet, souhaite « poser les termes du débat » et lancer un pavé dans la mare.

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« Laisser la parole aux seules stèles et peintures, se préoccuper uniquement de leur conservation, de leur entretien et de leur promotion en tant qu’objets patrimoniaux et fragiles, historiquement datés mais sans véritable histoire, c’est perpétuer l’idéologie qu’elles véhiculent et défendre, en l’espèce, la colonisation comme chef-d’œuvre en péril. »

Propriété de l’État, le Cercle naval est actuellement sous convention d’occupation temporaire. Dès l’été 2027, il accueillera l’École des industries avancées (EDEIA). Annoncé pas plus tard que ce jeudi par le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou, ce nouvel établissement d’enseignement supérieur remet pour l’instant l’idée de musée au placard.

Savoir + : Toulon, ville coloniale : un passé qui ne passe pas, de Gilles Suchey. Éditions Divergences. Parution le 24 avril. Séance de dédicaces le mardi 12 mai à 18 h 30 à la librairie Charlemagne, à Toulon.