Mystérieuses croix en bois dans le Gard : un casse-tête patrimonial et laïque
Croix mystérieuses dans le Gard : un casse-tête patrimonial

Des apparitions énigmatiques dans le paysage gardois

Le paysage entre Beaucaire et Comps, dans le Gard, a été marqué par l'apparition mystérieuse de deux grandes croix en bois ces derniers mois. Érigées sur des promontoires rocheux, ces structures suscitent interrogations et débats parmi les habitants et les autorités locales.

Une première croix sur le belvédère de l'Aiguille

Il y a plus d'un an, une première croix en bois est apparue sur le belvédère dit de l'Aiguille, un site rocheux situé en face de l'abbaye troglodytique de Saint-Roman. Visible de loin, cette installation a surpris de nombreux visiteurs et riverains. "Un matin, en ouvrant les volets, j'ai vu cette croix sur le pic de l'Aiguille", témoigne une habitante de Comps. "Je me suis dit qu'il devait y en avoir eu une il y a longtemps et qu'elle avait été peut-être remplacée, mais je n'ai rien vu dans le bulletin municipal."

Cette apparition a particulièrement interpellé Josette Mouton, une Compsoise de 92 ans qui se décrit comme "la vieille laïcarde que je suis". Elle s'est engagée dans de nombreuses démarches et courriers pour obtenir des explications, mais constate avec frustration : "Le problème, c'est que personne ne sait rien..."

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Un problème de protection du patrimoine

Jean Roche, président de la Société d'Histoire et d'archéologie de Beaucaire, s'est également penché sur le dossier. Pour cet infatigable octogénaire, cette croix pose un problème juridique majeur : "Elle est vraisemblablement en infraction avec la loi sur le périmètre de protection de l'abbaye Saint-Roman", explique-t-il.

Le périmètre de protection des Monuments Historiques s'étend sur 500 mètres de rayon autour du monument concerné, sans tenir compte des limites territoriales communales. "Si les communes restent propriétaires du sol, cela ne leur donne pas la possibilité d'y implanter quoi que ce soit sans autorisation", précise Jean Roche. "Et il ne s'agit pas ici du fait que ce soit un symbole religieux : c'est tout simplement parce que la loi interdit d'implanter quoi que ce soit dans le périmètre protégé sans autorisation !"

Jean Roche a signalé le fait à la Direction régionale des affaires culturelles, qui a transmis le dossier à l'Unité départementale de l'architecture et du patrimoine. Mais les réponses se font attendre : "Le Service me répond qu'il n'est pas en mesure de nous apporter une réponse et nous conseille de nous rapprocher du chargé de mission du patrimoine de la mairie de Beaucaire, que je ne suis pas encore arrivé à joindre".

Des préoccupations de sécurité

Au-delà des questions patrimoniales, l'implantation de cette croix soulève des inquiétudes en matière de sécurité. "Elle est sur un ancien point géodésique qui était régulièrement foudroyé", note Jean Roche. "Elle est en bois, elle peut donc prendre feu facilement et enflammer le massif, très boisé !"

Une deuxième croix apparaît

Le mystère s'est épaissi récemment avec l'apparition d'une deuxième croix, il y a quelques semaines, en haut d'une falaise rocheuse qui surplombe le Rhône, au niveau du barrage de Vallabrègues. Bien que cette installation ne se trouve pas dans le périmètre de protection de l'abbaye Saint-Roman, sa présence interroge tout autant.

Des réponses qui se font attendre

Les deux phénomènes restent inexpliqués, mais sûrement pas inexplicables. La complexité administrative ne facilite pas les investigations : les croix se trouvent en limite territoriale de plusieurs communes (Beaucaire, Comps, Vallabrègues) et certaines parcelles peuvent être communales ou privées.

La municipalité de Comps, sollicitée par la Compsoise Agnès Senicourt, a confirmé qu'elle n'avait jamais reçu de demande pour ces implantations. "La municipalité nous a bien expliqué que la commune, comme la communauté de communes du Pont du Gard, ne l'aurait jamais installée au regard du principe de laïcité", rapporte Agnès Senicourt.

La communauté de communes Beaucaire Terre d'Argence, qui gère l'abbaye de Saint-Roman via une délégation de service public, n'a pas non plus été contactée pour une demande d'implantation dans le périmètre protégé.

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Un précédent judiciaire inquiétant

Certains habitants commencent à évoquer une "épidémie" et se sont renseignés sur d'autres cas similaires en France. Ils citent notamment une décision récente (6 février 2026) du tribunal administratif de Nîmes, condamnant la commune de Robion dans le Vaucluse à enlever une croix érigée après la loi de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'État.

Des habitants déterminés à obtenir des réponses

"Nous souhaitons tout simplement des explications", insistent deux habitants de Comps qui ont une vue sur une des croix depuis leur domicile. "Soit des démarches légales ont été faites et il suffirait de nous en informer, soit ce n'est pas légal et ces croix doivent donc être enlevées."

Agnès Senicourt conclut avec détermination : "Si nous n'arrivons pas à voir de réponses, nous ferons appel à la Libre Pensée et la Ligue des Droits de l'Homme."

Entre mystère d'origine, questions patrimoniales et respect du principe de laïcité, l'affaire des croix du Gard continue de diviser et d'interroger, sans que personne ne semble en mesure d'apporter des réponses claires à ce jour.