Le film Notre Salut d'Emmanuel Marre, lauréat du Prix du Scénario au récent Festival de Cannes, brosse le portrait d'un collaborateur ordinaire, incarné par Swann Arlaud. L'œuvre s'inspire librement des lettres des arrière-grands-parents du réalisateur, qui a créé un héros fictif pour raconter l'évolution d'Henri Marre au sein du régime de Pétain à partir de septembre 1940.
Un récit inspiré de lettres familiales
Emmanuel Marre, également réalisateur de Rien à foutre, a été frappé par le quotidien dans la correspondance familiale. « Ils pouvaient aussi bien se parler de repriser des chaussettes qu'essayer de survivre », explique-t-il. Le côté romanesque des lettres, dont les épisodes s'emboîtent difficilement, a donné une forme passionnante à un récit résolument contemporain.
Le protagoniste n'a rien d'un héros. Quittant sa province pour se faire remarquer à Vichy, il s'appuie sur son manifeste « Notre Salut », qui prétend « renforcer l'efficacité » d'un pays qu'il aime passionnément. Son épouse, jouée par Sandrine Blancke, tente de joindre les deux bouts tout en gardant foi en un mari absent qui la sacrifie à ses rêves de grandeur.
Un miroir entre passé et présent
Emmanuel Marre précise : « Je montre la Seconde Guerre mondiale au niveau de gens qui ne connaissaient pas la fin de l'histoire ». Le réalisateur fait résonner passé et présent, notant que certains éléments de langage des lettres « auraient pu être écrits aujourd'hui », comme l'expression « chômage partiel » dans les dialogues.
Le film utilise une image en lumière naturelle et une caméra Bolex numérique à l'épaule, évoquant des documentaires de guerre, mais des choix musicaux modernes sur des chorégraphies datées créent un décalage puissant. Le monde du travail, thème de prédilection du cinéaste, semble être celui d'aujourd'hui.
Une réflexion sur l'aveuglement et la morale
Le réalisateur souligne : « Le film invite les spectateurs à se poser la question d'où se joue la mise en place d'un système autoritaire violent et de comment on la ressent concrètement, y compris dans ses névroses intimes ». Le mal-être d'Henri Marre et sa peur d'être un raté influencent ses décisions.
Pour éviter toute caricature, Emmanuel Marre a demandé à de véritables patrons et énarques de jouer l'entourage de son personnage, leur laissant une grande liberté, notamment dans les dialogues. Un débat entre « coopération » et « collaboration » sonne très juste.
Notre Salut se révèle un film original et exigeant, dont l'ambition et la sincérité méritent d'être saluées, malgré des partis pris esthétiques qui peuvent dérouter.