L'affaire Thélyson Orélien, soupçonné d'avoir eu recours à l'intelligence artificielle pour écrire son roman « C'était ça ou mourir », retiré de la sélection du Goncourt et visé par des accusations de plagiat, suscite une vive émotion dans le milieu littéraire de la région. Auteurs et éditeurs livrent des réflexions partagées entre inquiétude et prudence, tandis que l'ouvrage figure en tête des ventes.
Une affaire « vertigineuse » qui dépasse le cas Orélien
La polémique a d'abord secoué le monde littéraire avant de devenir un fait de société, ouvrant sur de nombreuses questions éthiques et philosophiques. Beaucoup d'éditeurs et d'auteurs de la région jugent l'affaire « vertigineuse ». Plusieurs n'ont pas répondu aux sollicitations de Midi Libre, d'autres, « submergés de travail avec les corrections de leur prochain livre », ont décliné l'invitation à commenter.
Marion Mazauric, directrice des éditions Au Diable Vauvert, a en revanche une opinion tranchée : « Il faut cesser de donner de la dimension à cette fausse polémique créée par l'extrême droite contre un écrivain noir, chaque nouveau papier est une pièce remise dans un juke-box nauséabond. C'est un non-débat, l'IA n'est qu'un outil. L'œuvre est-elle incontestablement originale et unique. Ce sont les producteurs d'IA qui ingèrent et piratent les livres et les écrivains, non le contraire. »
Entre tempérance et interrogation sur la mort de l'auteur
Pierre Audoux, cofondateur des éditions Verdier, s'interroge sur ce « bouleversement » qui pose « la question de la mort de l'auteur mais pas celle de la littérature ». Il appelle « à la mesure, à la tempérance et au calme ». Pour lui, on est face à une « révolution technologique comme ce fut le cas à l'arrivée du cinéma parlant », et cette polémique « révèle qu'on est dans une ère de soupçon ».
Elise Thiébaut, essayiste et prix Hemingway 2020, autrice de plusieurs ouvrages dont « Ceci est mon sang » et « Mes ancêtres les Gauloises », met des bémols à cette « musique médiatique à hue et à dia ». Elle pose une analyse : « la littérature c'est comme les femmes, la définition n'est jamais très claire », et une conviction : « l'IA pourrait être un outil complémentaire ». Sur l'affaire proprement dite, elle estime : « quand bien même, il aurait utilisé l'IA, pour sortir le livre qu'il a sorti, il faut le diriger. Je comprends et je respecte profondément la puissance de ce livre, y compris s'il a été passé à la moulinette de l'IA. Ce succès n'est pas une imposture ».
L'IA, juge et partie, et la question de la novlangue
Pour l'essayiste, la question posée par l'IA est aussi celle de la novlangue, un terme créé par George Orwell dans son roman dystopique 1984, dont le but est de réduire le nombre de mots pour restreindre le champ de la pensée. « Car ce qui domine dans l'intelligence artificielle c'est le langage du marketing », ajoute-t-elle. Elle souligne également qu'« ici, l'IA est juge et partie. C'est une IA qui va décider si c'est l'IA qui a écrit. Mais elle contrôle déjà beaucoup. C'est incroyable qu'un ordinateur nous demande de confirmer que nous ne sommes pas des robots ! Nous sommes dans une société de surveillance ».
Elle évoque aussi la manière dont l'affaire a été mise au jour via le compte X « Balance ton Claude » : « ça commence la récupération d'un slogan militant. C'est typique de la société de confusion où on impose de l'injonction contradictoire. Et puis il y a un relent derrière tout ça. On ne peut négliger le fait que l'auteur incriminé est une personne noire qui parle des migrants ».
« C'était ça ou mourir », un phénomène littéraire en tête des ventes
Le roman de Thélyson Orélien raconte l'odyssée de l'exil d'un professeur d'histoire-géographie en Haïti, Jonas d'Orléon, qui traverse douze pays pour gagner le Québec. Dans un rythme haletant, l'auteur évoque la survie, l'humanité et la solitude d'un migrant. « Parfois, les mots frappent comme des coups de machette. Parfois, ils se font caresse, ultime remède à la peur et au désespoir », décrit la critique. Le livre mêle poésie et humour, comme un acte de résistance face à la barbarie.
« À vue d'œil, rien ne permet de savoir si l'intelligence artificielle est venue s'emparer du roman. Et si c'est l'IA qui a écrit ce livre, elle a, au moins, fait preuve de beaucoup d'humanité », note l'article. Pépite pour les uns, scandale pour les autres, « C'était ça ou mourir » est devenu un phénomène littéraire. Dans ce débat, certains prônent la mise en place d'un label 100 % humain, une idée rejetée par Elise Thiébaut. Une réalité s'impose toutefois : le livre figure en tête des ventes, et la question demeure de savoir si les lecteurs se soucient de la manière dont un livre a été écrit, du moment qu'il les touche.