Le 13 février 1984, Antenne 2 (ancêtre de France 2) invite Jean-Marie Le Pen, cofondateur du Front national (FN), sur le plateau de « L'Heure de vérité », émission politique culte diffusée en prime time. Cette séquence, racontée par Sylvain Courage, directeur adjoint de la rédaction du « Nouvel Obs », a médiatiquement fait naître le leader d'extrême droite, alors que la chaîne publique s'apprête à relancer le programme ce jeudi 8 octobre avec Édouard Philippe comme premier invité.
Une invitation controversée en 1984
Deux ans après la création du programme présenté par François-Henri de Virieu, le trio d'intervieweurs composé d'Alain Duhamel, Albert du Roy et Jean-Louis Servan-Schreiber reçoit pour la première fois Jean-Marie Le Pen. À l'époque, le leader d'une extrême droite confidentielle n'est que le cocréateur d'un parti xénophobe, qui a capté 16,7 % des voix à l'élection municipale de Dreux (Eure-et-Loir) l'année précédente. Cette irruption suffit à justifier son invitation, mais elle fait débat. « Le Nouvel Observateur » considère alors qu'« il aurait mieux valu l'ignorer ». Face à la polémique, les journalistes de l'émission procèdent à un vote : la réception de Le Pen est validée à une voix près.
Le show Le Pen et la « dédiabolisation »
Sur le plateau, le tribun fait son show et s'emploie à se « dédiaboliser ». « Je n'aurai pas de peine à me débarrasser du masque qu'on m'applique sur le visage », lance-t-il. Tous les éléments de la méthode Le Pen sont à l'œuvre : charge contre les immigrés, rétablissement de la peine de mort pour les criminels. Prenant tout le monde de court, il se lève pour tenter d'imposer une minute de silence pour les victimes du communisme. Albert du Roy ne se démonte pas : « Moi, je suis journaliste et je continue à poser mes questions. »
Une percée nationale et des invitations répétées
Quatre mois après l'émission, le FN obtient plus de 10 % des voix aux élections européennes, réalisant sa première percée au niveau national. Dans les dix années qui suivent, Le Pen sera invité à neuf reprises dans le programme, autant que Jacques Chirac. Des années plus tard, il saura se montrer reconnaissant : « Je fus, sans fausse modestie, la vedette de cette émission. »
Un retour qui interroge
Aujourd'hui, la question d'inviter sa fille Marine Le Pen, déjà deux fois finaliste de la présidentielle et en tête des sondages à six mois du scrutin de 2027, ne se pose même plus. La « dédiabolisation » initiée par son père dès 1984 a fait du chemin. Plus troublant : l'obsession anti-immigration, fonds de commerce de Marine Le Pen, sera représentée parmi les intervieweurs annoncés. France 2 a recruté Eugénie Bastié, rédactrice en chef adjointe au « Figaro », qui intervient aussi sur CNews et Europe 1, les médias du milliardaire réactionnaire Vincent Bolloré. « Eugénie Bastié ne peut pas incarner et animer le débat politique sur France 2 », a protesté la société des journalistes de France Télévisions. L'intervention de la journaliste aux convictions ultraconservatrices n'a pas à ce jour suscité la même levée de boucliers que l'arrivée du directeur adjoint de « Valeurs actuelles » Charles Sapin comme éditorialiste sur France-Inter. Face à l'opposition de l'intersyndicale et à la grève des personnels, la direction de Radio France a fini par renoncer. Qu'en sera-t-il à France Télévisions ? Une chose est sûre : la direction du groupe ferait bien de se souvenir des leçons du passé.