La Tourbe et les Larmes : un chef-d'œuvre écossais réédité
Tourbe et Larmes : roman écossais réédité

Un suaire de pluie, une île infertile, des personnages aussi beaux qu'ils sont misérables : voici la recette d'un grand roman écossais réédité par l'Arbre vengeur. Ce ne sera pas une partie de plaisir. « La Tourbe et les Larmes. » Exactement.

Un homme ruiné mais indestructible

Cruachan Campbell est un homme ruiné, aux flancs creux, mais qui, malgré les coups du destin, ne s'effondre jamais. Accroché à sa vieille île de Torrismore comme la bruyère et le myrte au sol des Hébrides, le paysan aime autant Dieu que sa terre d'Argyll, fut-elle en toutes saisons infertile. « Point d'habitations dans ce coin de l'île ! Ne s'y éboulaient que des ruines, autour desquelles piquaient des chauves-souris, tandis que, dans leurs profondeurs rocailleuses, de petits animaux nocturnes luttaient pour survivre en se livrant aux mêmes besognes ingrates, mélancoliques, que les îliens. »

Acide comme la tourbe

Dans la baraque en tôle de la baie des Anges – la chronique insulaire de John Quigley est acide comme la terre d'Écosse –, les assiettes et les pipes sont vides, la couche de crin de cheval est dure. On trouve Flora sa femme, le grand-père, ses enfants Roddy, Mairi Fiona et Notre Sheena. Les deux premiers fuiront, la troisième, missionnaire évangélisatrice défroquée, sera aussi colossale qu'illuminée. Quant à Cruachan, triste sire, il ne rêvera toute sa vie durant que de deux choses : arriver à aménager une planche à pommes de terre sur la tourbe gluante et finir sa grande maison en briques qu'il a dédiée à Dieu.

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La trame, c'est la survie crue, branlante, moqueuse, absurde, jusqu'à la tempête finale. Et de citer debout, les mains jointes, le Psaume 46 : « Dieu est pour nous un refuge et un appui, un secours qui ne manque jamais dans la détresse. C'est pourquoi nous sommes sans crainte quand la terre est bouleversée, et que les montagnes chancellent au cœur des mers. » Mais ici point de salut. La trame, c'est la survie crue, branlante, moqueuse, absurde, jusqu'à la tempête finale. En ligne de fond, il y a l'évacuation, historique, des îliens des Hébrides par l'administration de l'Empire. De l'époque victorienne jusqu'au début du XXe siècle, une misère terrible y a sévi.

L'entêtement à vivre

« To Remember With Tears » (« Se souvenir avec les larmes » en français), publié en 1965, est la première œuvre de John Quigley (1925-2021), ancien journaliste écossais pour le « Daily Express ». L'écrivain, aujourd'hui méconnu – ses livres ne sont plus édités en langue anglaise –, a connu un certain succès à la fin des années 1970 avec « King's Royal », une saga victorienne sur une famille de distillateurs de whisky qui a été adaptée en série télévisée par la BBC. « La Tourbe et les Larmes », sorti de l'oubli, en France, par les éditions bordelaises de l'Arbre vengeur, est un roman de la méchanceté et de la hargne de vivre. C'est une fable morale et naturaliste puissante qui questionne l'espoir, l'entêtement à vivre, l'arrachement à la terre. Un requiem mordant, noir comme le charbon, de « ce noir qui est la vraie couleur du ciel », écrivait Jean Giono dans « Que ma joie demeure ».

« La Tourbe et les Larmes » de John Quigley, traduit de l'anglais par Paul Mousset, éd. de l'Arbre vengeur, 330 p., 21 €.

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