Tobie Nathan plonge dans les archives de l'affaire Petiot
Depuis plus de cinquante ans, Tobie Nathan, disciple de Georges Devereux et fondateur de l'ethnopsychiatrie, explore les méandres de l'esprit humain. Spécialiste des croyances liées aux cultures d'origine, il confie : « J'ai une attirance pour les forces et les puissances, et je prends au sérieux ces forces et ces puissances ». Hanté par l'affaire Petiot, il lui consacre un roman, L'Assassin du genre humain, qui oscille entre deux époques : celle du tueur en série Marcel Petiot, actif dans le Paris occupé, et notre monde contemporain, où une étudiante en criminologie, Jade, enquête sur son profil.
Les archives révèlent la folie maternelle
Dans un entretien, Tobie Nathan révèle son intérêt ancien pour Petiot. « Je m'intéresse à Petiot depuis très longtemps », explique-t-il. L'ouverture des archives il y a deux ans a été une découverte majeure. « J'ai pu accéder aux Archives de Paris : cinq grosses caisses. Les personnages sont sortis des dossiers, ils ont pris corps, ils se sont emparés de moi ». Parmi ses trouvailles, la maladie mentale de la mère de Petiot, un élément fondamental. « Elle a fait un épisode délirant gravissime, a été internée plusieurs fois et est morte à Sainte-Anne quand il avait 11 ans ». Nathan tente d'imaginer comment le fils a hérité de cette folie, rendant Petiot « cohérent, pas excusable, mais compréhensible ».
L'ethnopsychiatrie appliquée à la culture française
Nathan applique sa discipline à la culture française, notamment celle de l'Yonne profonde, d'où est originaire Petiot. « On trouve le nom Petiot dans les villages que je cite depuis le XVe siècle. Il est du lieu, profondément enraciné ». Il souligne la persistance de pratiques sorcières et de croyances ésotériques dans cette région. « Pour moi, c'est toujours de l'ethnopsychiatrie, de penser les personnes dans leur culture ». Petiot, surnommé « le docteur Satan » en 1944, incarne une dimension démoniaque que Nathan prend au sérieux, notant ses actes cruels dès l'enfance.
Petiot, un sociographe des temps troublés
Nathan forge le concept de « sociographe » : un être possédé par l'esprit de son temps. « Petiot condense effectivement quelque chose de la Shoah », affirme-t-il. Le tueur reproduit à petite échelle les méthodes nazies : capturer, dépouiller et tuer des Juifs. Nathan relie cela à d'autres tueurs historiques comme Landru ou Gilles de Rais, agissant lors de périodes de crise. « Un monde perd son identité, et surgit un personnage qui capte cette ambiance ». Des manifestations concrètes de cette dimension diabolique incluent une statuette de Priape dans son cabinet, vue comme un totem significatif.
Les échos contemporains de l'antisémitisme
Nathan établit un parallèle troublant avec notre époque, motivé par la résurgence de l'antisémitisme. « Je vois ce qui se passe aujourd'hui : une vague, une ambiance, dont on ne sait pas d'où elle vient ». Il compare les discours actuels à ceux des années 40, où les Juifs étaient accusés d'être la cause des malheurs. « Je suis Juif, j'entends revenir des choses qui, pour moi, sont des signaux. Et ça me fait peur ». Pour lui, l'antisémitisme est une forme de sorcellerie, utilisant la mort pour acquérir un pouvoir magique, similaire à des pratiques occultes rencontrées dans d'autres cultures.
Comprendre pour diminuer la peur
Écrire ce roman a permis à Nathan de prendre au sérieux ces phénomènes. « Le danger est réel, pas seulement dans ma tête. J'ai moins peur, parce que je comprends mieux la situation ». Il reste prudent sur la possibilité d'exorciser l'antisémitisme à l'échelle sociétale, mais insiste sur la nécessité de le considérer comme une force puissante. Son œuvre, L'Assassin du genre humain, offre une plongée profonde dans les archives, mêlant rigueur historique et interprétation ethnopsychiatrique pour éclairer l'incompréhensible.