Le domaine public : un palace édénique pour les spectres littéraires
Le domaine public constitue un singulier pays de Cocagne poétique, un palace édénique qui s'enrichit chaque année de quelques spectres considérables. Ces fantômes rajeunis y trouvent une nouvelle jeunesse et une verdeur inattendue. Dès leur entrée, on se précipite pour les rééditer, on les retraduit à la chaîne, et les éloges fusent de toutes parts. Chacun peut s'inviter sans prévenir pour dégarnir à volonté le buffet littéraire.
Claudel, l'oncle d'Amérique du domaine public
Thomas Mann, avec ses demi-dieux grecs et ses bourgeois cossus, vient tout juste d'y débarquer. Teilhard de Chardin y dira bientôt sa messe cosmique. Mais la fonction d'oncle d'Amérique, Nord et Sud, revient sans conteste à l'ambassadeur Paul Claudel. Sa colossale mappemonde encombre la réception, ses malles-cabines débordent de l'ascenseur, et sa ménagerie intérieure occupe le restaurant, vorace et véhémente.
« J'aime la Bible », de Paul Claudel, avec une préface de François Dupuigrenet Desroussilles, paraît chez Rivages poche dans la « Petite bibliothèque », 240 pages pour 9 €. « Partage de midi », édité par Françoise Dubor, est disponible chez GF, 208 pages à 9,10 €. « Le Soulier de satin », également édité par Françoise Dubor, paraît chez GF, 512 pages pour 10,70 €.
Vingt-cinq ans de vie biblique
Ce moment est élu pour renouer avec ce qui fut, pendant vingt-cinq ans, tout à la fois sa planète, son véhicule et sa tente à oxygène : la Bible. Entre 1929, date à laquelle il a tout rendu à César et gavé enfin, à grand renfort de poèmes et de pièces théâtrales, sa fauverie lyrique, et sa mort en 1955, Claudel s'est transporté sur la planète Bible.
Il a vécu chaque seconde à bord de sa Bible, la Bible latine, la Vulgate de Saint-Jérôme. Verset après verset, il en a opéré la scrutation savoureuse et une mastication patiente, cherchant à en exprimer le jus salvifique. Retraité du Quai Conti, l'œuvre faite, il était libre comme l'air de se livrer à une exégèse à l'état sauvage.
Une vision orante et funambulesque
Claudel a jazzé les deux Testaments, en donnant une vision orante et funambulesque. Il a mis en scène ses extases et ses errances, ses éblouissements et ses pérégrinations textuelles. Cette approche unique mêlait la ferveur religieuse à l'audace poétique, créant un dialogue intense entre sa sensibilité d'écrivain et le texte sacré.
Cette période de création intense révèle un Claudel en pleine possession de ses moyens littéraires, explorant les profondeurs de la spiritualité avec une liberté totale. Son travail sur la Bible représente ainsi un chapitre essentiel de son héritage, aujourd'hui accessible grâce à ces rééditions soignées.