Monaco, 6 mai 1955 : comment Paris Match a orchestré la rencontre entre Grace Kelly et Rainier III
Monaco 1955 : la rencontre Grace Kelly et Rainier III orchestrée par Paris Match

Monaco, 6 mai 1955 : l'improbable rencontre de deux âmes sœurs orchestrée par Paris Match

Chaque jeudi, découvrez un extrait de notre hors-série sur le mariage de Rainier III et Grace Kelly. Aujourd'hui, nous revenons sur ce qui n'était au départ qu'un coup journalistique, imaginé par le patron de Paris Match, et qui est devenu l'amorce d'une véritable histoire d'amour. Voici comment tout a commencé.

Une idée née dans les bureaux de Paris Match

Rien de tout cela n'aurait dû arriver. La rencontre de la star américaine et du prince célibataire aurait pu rester une chimère de journaliste, abandonnée dans les oubliettes où se dissolvent les rêves inassouvis. Mais ce jour-là, Cupidon veillait au grain. L'idée est née à 950 kilomètres du Rocher, dans les locaux de Paris Match situés au 51 rue Pierre-Charron, à un jet de pierre des Champs-Élysées.

Le directeur de l'hebdomadaire, Gaston Bonheur, vient d'apprendre que l'égérie d'Alfred Hitchcock est attendue le 5 mai 1955 au Festival de Cannes. Son accent du Sud-Ouest roule au-dessus de son bureau : Et si on organisait une rencontre entre Grace Kelly et le prince Rainier ? L'homme, alors, ne sait pas que l'actrice débarque sur la Côte d'Azur à contrecœur.

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Grace Kelly dans une période difficile

Il ne se doute pas – comment le pourrait-il ? – que celle qui éblouit le monde traverse une période difficile. L'année précédente, alors que la jeune femme achève La Main au collet dans le Sud de la France, la Metro-Goldwin-Mayer annonce le tournage de Quentin Durward, un film dans lequel Grace doit donner la réplique à Robert Taylor. La comédienne déteste le script. Elle refuse catégoriquement de jouer les potiches.

Les caciques de la MGM se raidissent, exhibent son contrat qui l'oblige à se plier aux décisions du studio. Nouveau refus. La sentence tombe : elle est suspendue, privée de travail et de salaire, jusqu'à nouvel ordre. Cette sanction devient caduque le 30 mars 1955, lorsque Grace décroche l'Oscar pour Une fille de la province. Mais la plaie est toujours béante, cinq semaines plus tard, quand elle pose ses valises dans la cité des Festivals.

Si la star s'est fait prier pour venir à Cannes, c'est aussi parce qu'elle sort d'une rupture difficile avec un homme deux fois divorcé – autant dire le Diable pour la famille Kelly. Styliste de renom, Oleg Cassini était à ses côtés, un an plus tôt, sur le tournage de La Main au collet. Comme le résumera Jean des Cars : Revenir sur la Riviera, c'est verser du sel sur une blessure.

La mise en œuvre du projet par Pierre Galante

À défaut de ces éléments intimes, le directeur de Paris Match dispose du réseau indispensable pour mettre en œuvre son projet. Il contacte Pierre Galante, l'un de ses journalistes niçois, ami du Tout-Hollywood, qui vient d'épouser Olivia de Havilland. Olivia et Grace ne se sont jamais croisées. Mais la présence de cette star oscarisée, inoubliable interprète de Mélanie dans Autant en emporte le vent, permettra sans doute de briser la glace.

La rencontre se fait à bord du Train Bleu qui relie Paris à la Croisette. Grace, accompagnée de son amie Gladys de Segonzac, tombe dans les bras d'Olivia qui lui présente son époux. Après le petit-déjeuner, Galante joue son va-tout : Grace Kelly accepterait-elle d'être photographiée à Monaco en compagnie de Rainier III ? Sur la nature de sa réponse, les témoignages diffèrent.

Le reporter assure que l'actrice parut fascinée par ce projet. Le biographe Jeffrey Robinson affirme, au contraire, que n'ayant pratiquement jamais entendu parler du Souverain, elle répondit poliment, mais sans s'engager. Quelle que fut sa teneur, cette réponse satisfit le journaliste. À 8 h 30, il saute du train et multiplie les coups de fil.

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Les péripéties avant la rencontre

Il sollicite notamment Jean-Paul Ollivier, correspondant local de Paris Match et rédacteur à Nice-Matin, qui transmet la demande à Charles Ballerio, secrétaire particulier du Prince. En fin de matinée, Pierre Galante, triomphant, annonce à Grace que Rainier la recevra au Palais le lendemain, vendredi 6 mai, à 16 heures. Mais la future princesse secoue la tête. À 17 h 30, elle doit assister à une réception officielle pour le compte de la délégation américaine à Cannes.

C'est trop court, souffle-t-elle, en priant le journaliste d'annuler le rendez-vous. Pétrifié, le reporter ne s'avoue pas vaincu. Les téléphones grésillent de nouveau entre la Croisette et la Principauté. Rainier accepte finalement d'avancer la rencontre à 15 heures.

Le lendemain, à 13 h 30, Pierre Galante, accompagné par les photographes Michou Simon et Edward Quinn, fait le pied de grue dans le hall du Carlton. Lorsque Grace paraît enfin, visiblement contrariée, aux côtés de Gladys de Ségonzac et du représentant de la MGM, ils comprennent que quelque chose ne tourne pas rond.

Une heure plus tôt, en sortant du bain, la comédienne a tenté de sécher ses cheveux. En vain. À l'appel de leurs syndicats, des ouvriers en grève ont coupé l'électricité dans toute la ville. Impossible de se coiffer, impossible de repasser la robe prévue pour l'entrevue avec le Prince. Vent de panique ! Gladys de Ségonzac fouille dans les bagages de son amie.

Elle extrait le seul vêtement pas trop froissé : une robe de soie noire ornée de grandes fleurs roses et vertes. Grace grimace : Je vais ressembler à une poire ! Son habilleuse sourit, cligne de l'œil et la rassure. Et pour les cheveux ? Un chignon fera l'affaire. Alors que l'équipage s'apprête à quitter le palace, Pierre Galante s'avise que la comédienne ne porte pas de chapeau.

Vous ne pouvez pas vous présenter tête nue devant le Prince, siffle-t-il. Une fois de plus, Gladys sauve la situation. Elle déniche une tiare en fleurs artificielles, bricole en quelques minutes une coiffure assortie à la robe printanière. À 13 h 45, les voilà partis, à bride abattue, en direction de Monaco.

La rencontre au Palais de Monaco

Les deux véhicules déboulent en Principauté à 14 h 55. Devant l'Hôtel de Paris, Pierre Galante bondit hors de sa voiture et rafle les derniers sandwiches disponibles. Dans la précipitation, personne n'a songé à déjeuner… Grace avale les ultimes miettes en arrivant au Palais. Le cortège est – presque – à l'heure. Le Prince, cependant, a été retenu.

Michel Demaurizi, premier maître d'hôtel en charge du musée napoléonien, improvise une visite des lieux. Mezza voce, Grace s'inquiète : Le Prince parle-t-il anglais ? On la rassure : le français est la langue officielle de l'État, mais Rainier maîtrise parfaitement celle de Shakespeare. Face au Souverain, Grace Kelly esquisse à peine la révérence qu'elle vient de répéter.

La simplicité de Rainier surprend la comédienne : il s'excuse de son retard et semble intimidé. Le jeune souverain arrive peu avant 16 heures au volant de sa Lancia. Cravate claire, lunettes légèrement teintées, il s'excuse pour son retard et propose à son invitée une visite du Palais. C'est déjà fait, pique-t-elle. Le trentenaire sourit : Dans ce cas, vous plairait-il de visiter les jardins ?

Les deux photographes qui couvrent l'événement remarquent les joues rosies de Grace, les yeux souvent baissés de Rainier. Est-ce de la timidité ? L'échange, que l'on aurait pu imaginer guindé, un brin corseté, gagne rapidement en naturel. Dans le zoo privé, la jeune femme sursaute en voyant le Prince caresser un bébé tigre.

La magie de l'instant et ses conséquences

Ce qui se joue, durant cette trentaine de minutes, échappe aux observateurs – et, sans doute, aux intéressés eux-mêmes. C'est l'improbable rencontre de deux âmes sœurs. L'actrice, fragilisée par une année difficile, est surprise par l'homme sensible qu'elle devine derrière le monarque.

Tous deux avaient été des enfants solitaires, décrypte Jeffrey Robinson, qui fut un proche du couple. Elle venait d'une famille pour qui seuls comptaient les succès sportifs auxquels elle ne s'était jamais intéressée. Lui était issu d'un foyer brisé et, dès l'enfance, on lui avait inculqué le sens de ses futures responsabilités en lui rappelant toujours qu'il n'était pas un petit garçon comme les autres, et devait se comporter en conséquence.

À cette époque, le Prince subit des pressions pour convoler en justes noces. Chacun sait que s'il n'a pas d'héritier, en vertu du traité de 1918, la Principauté deviendra un protectorat français. Même Aristote Onassis s'est pris au jeu. L'armateur grec, alors actionnaire principal de la Société des bains de mer (SBM), a tenté d'orchestrer les fiançailles de Rainier et… Marilyn Monroe. Sans succès.

Au-delà des mots, quelle magie s'est immiscée dans ces instants suspendus ? En quittant le Palais, Grace concède qu'elle a trouvé son hôte charmant. Le mot suffira à alimenter les gazettes. Mais nul n'imagine, alors, que ce coup journalistique va marquer durablement l'histoire de la Principauté et donner naissance à l'un des mariages les plus célèbres du siècle.