Dans son nouveau roman « Je », paru aux éditions Gallimard, Lilia Hassaine donne la parole à Bertha, la première épouse de Rochester, le héros de « Jane Eyre » de Charlotte Brontë. L'auteure de « Panorama » y explore les mécanismes de l'emprise avec une acuité résolument moderne, affirmant que « les mécanismes de manipulation et de contrôle n'ont pas changé tant que cela en deux siècles, ils ont pris d'autres formes ».
Un point de départ personnel et une relecture de Jane Eyre
Lilia Hassaine explique que le point de départ de « Je » est une situation personnelle : « C'est parti d'une situation qui m'est arrivée, du sentiment d'être enfermée dans une histoire, du fait d'avoir douté de ma santé mentale à un moment de cette relation ». En relisant « Jane Eyre », elle a eu le sentiment que l'histoire de Bertha, cette « folle du grenier » qui hante la demeure de Rochester, n'avait pas été racontée. « On n'a que le point de vue de Rochester, et les raisons de son enfermement sont très floues », précise-t-elle.
La relecture du roman de Charlotte Brontë a révélé à l'auteure la présence fantomatique de Bertha et les zones d'ombre du comportement de Rochester. « Il y a dans le comportement de Rochester des choses très troublantes, et même préoccupantes », souligne-t-elle, citant notamment ses propos sur la bigamie : « Je voulais être bigame, je voulais avoir deux femmes ».
Un roman contemporain, pas une réécriture
Lilia Hassaine insiste sur le fait que « Je » n'est pas une réécriture de « Jane Eyre ». « Il n'y a quasiment aucune scène en commun avec Jane Eyre », affirme-t-elle. L'idée était d'écrire « un livre du 21e siècle » transposé dans le passé, un roman qui « joue avec un personnage classique parce que ce personnage est devenu une surface de projection d'une lectrice ». Le titre « Je » est d'ailleurs un manifeste : « Ceci n'est pas un roman victorien, c'est un roman contemporain, ne vous y trompez pas ».
Interrogée sur les critiques qui lui reprochent de projeter des concepts sociologiques contemporains sur des personnages du 19e siècle, elle répond que ce n'est « pas du tout le sujet ». Les grandes œuvres, comme « Jane Eyre », ont « une telle densité, une telle amplitude qu'on a toujours quelque chose à en tirer », et elle cite l'exemple des adaptations cinématographiques qui ne posent pas problème.
Un portrait troublant de Rochester et une mécanique collective
L'auteure a relu « Jane Eyre » avec un œil neuf, constatant « le nombre de mensonges qu'il dit à Jane Eyre ». Rochester se déguise, se présente sous un faux nom, décrit Bertha comme « un monstre, un démon », et parle de sa fille sans jamais dire qu'il s'agit de sa fille, la traitant de « bâtarde d'une danseuse ». « Mon objectif n'était évidemment pas de le diaboliser, tout est déjà là dans le livre », précise-t-elle. Elle ajoute : « Quand on rencontre, dans notre siècle, ce genre de personnalités, on ne peut plus voir, évidemment, ce personnage sous le même profil ».
Lilia Hassaine a surtout voulu mettre en lumière la dimension collective de l'emprise. « Personne ne s'est soucié de cette femme enfermée à domicile », déplore-t-elle. « Dans ce genre de relation, ce qui se joue, ce n'est pas qu'un rapport en binôme ou manichéen, c'est aussi toute une société qui rend ça possible, par des petits silences, des petites lâchetés, un système où l'on se sent redevable, où on a l'impression de trahir, où l'on ne veut pas interférer dans la vie privée d'un couple ». Pour elle, « libérer la parole des femmes, c'est certes important, mais c'est une tarte à la crème, c'est la parole collective qu'il faut libérer ».
Le roman « Je » de Lilia Hassaine est publié aux éditions Gallimard, 256 pages, 21 euros.