Le jeudi 1er octobre pourrait marquer un tournant dans l'histoire de l'édition française. C'est en effet ce jour-là qu'est paru en librairie Consonno de Gaspard Koenig, premier ouvrage labellisé « Livre sanctuaire - 100 % humain ». Ce label, créé par les éditions de l'Observatoire, vise à garantir que l'auteur n'a pas utilisé d'IA générative dans la rumination, la composition et l'écriture de son livre.
Dans les premières pages de l'ouvrage, on peut lire : « Vous entrez ici dans un livre sanctuaire, fruit d'une intelligence humaine. Ainsi, fidèle à la conception de la littérature qui nous anime, l'auteur s'est engagé auprès de son éditrice, de ses lecteurs et lectrices, à ne pas utiliser d'IA générative dans la rumination, la composition et l'écriture de son ouvrage. »
Un accord contraignant pour les auteurs
Les éditions de l'Observatoire, qui publient Consonno, sont à l'initiative de ce label. « Je crois à la force de la relation de confiance entre l'auteur et l'éditeur », a déclaré à l'AFP Emma Saudin, directrice littéraire de la fiction. La maison, qui publie de dix à douze romans chaque année, conditionne désormais la signature du contrat à un « accord contraignant dans lequel l'auteur s'engage à ne pas avoir recours à l'IA dans la conception du livre ».
L'Observatoire souligne que cette initiative a germé il y a « plusieurs mois » et n'a pas été mise en place en réaction à la polémique entourant C'était ça où mourir de Thélyson Orélien, édité par Grasset. L'auteur canado-haïtien a été accusé le 21 septembre par le compte X « Balance ton Claude », tenu notamment par l'essayiste et investisseur dans l'IA Samuel Fitoussi, d'avoir eu recours à l'IA pour écrire son livre.
Le Goncourt exclut Thélyson Orélien
C'était ça où mourir figurait parmi les favoris pour le Goncourt. Le jury du prix littéraire a décidé d'exclure Thélyson Orélien, par ailleurs accusé de plagiat, de la course. « Il s'agit d'envoyer un message clair […] [pour] affirmer que nous ne cautionnons ni n'adoubons d'une façon ou d'une autre la création de textes générés avec l'aide de l'IA », a déclaré dans un communiqué l'académie présidée par Philippe Claudel.
« Je pense qu'il est salutaire que le sujet de l'IA dans l'édition soit débattu, et pas qu'un peu, maintenant. On entend partout que l'IA va nous dévorer et l'édition faisait comme si elle n'était pas concernée. Avec cette polémique, il y a eu quelques jours d'affolement, mais elle a permis de mettre les choses sur la table. C'était indispensable », estime Philippe Jaenada, que 20 Minutes a rencontré lundi.
Peu d'éditeurs utilisent des logiciels de détection de l'IA
L'auteur de L'inconnue du quai de Javel, paru chez Flammarion et figurant dans la première liste du Goncourt 2026, ne semble pas convaincu par le label « 100 % humain ». « Il devient déjà évident qu'on ne pourra très bientôt plus affirmer qu'un texte est à 100 % écrit par un humain. On ne pourra que "ressentir", ce qui n'a pas grand-chose à voir avec un label. »
« L'IA ne sera jamais humaine, par définition. Elle ne pourra jamais écrire un livre avec son cœur, son âme, ses souvenirs, sa vision unique des choses, des gens et du monde, résume Philippe Jaenada. Or c'est ce qu'on cherche dans un livre et dans toute forme d'art, non ? Un tête-à-tête avec un autre être humain, vivant ou mort. »
David Djaïz ne dit pas le contraire. « La littérature doit rester un espace dans lequel une âme communique avec une autre âme », a déclaré l'auteur de La Méthode, récemment paru chez Stock, dans « Quelle époque ! » sur France 2 samedi. Déplorant « la légèreté » avec laquelle les éditeurs abordent la question de l'IA, il interrogeait sur un ton alarmiste : « Que fait le syndicat national de l'édition ? » Il suggérait ainsi de « réunir d'urgence les dirigeants des maisons d'édition [afin de] se dire : "Ayons une conversation et définissons des règles". »
Pour l'heure, les éditeurs semblent encore sous le choc de la controverse Orélien et bien peu communiquent sur la manière dont ils entendent traquer, ou non, les tapuscrits rédigés avec l'aide de l'IA. Albin Michel a indiqué à Radio France avoir recours à des outils de détection de l'IA, sans que cela soit « déterminant » car la lecture humaine prime sur le reste. Actes Sud, Le Seuil, Gallimard et Robert Laffont disent n'utiliser aucun logiciel d'identification de contenus générés par IA. Et L'Observatoire a fait savoir à l'AFP qu'elle refuse de s'en servir afin « de ne pas alimenter la machine ».
La directrice littéraire de la fiction Emma Saudin souhaite que l'initiative du label « 100 % humain » suscite « un mouvement commun » des maisons d'édition face à « l'urgence du problème de l'IA ».
L'IA sera prochainement « l'auteur le plus prolifique de la planète »
« C'est une erreur de penser qu'une IA n'écrira pas stylistiquement aussi bien qu'un humain », alerte David Djaïz. « L'IA existe dans nos vies depuis quatre ans, les gens font tout avec ça […]. Il était évident que ce sujet allait pénétrer le monde littéraire. Dans les universités on prend ça très au sérieux depuis 2022 », a-t-il déclaré sur France 2. Et d'ajouter : « Il va falloir qu'on définisse des règles précises et qu'on se batte pour les défendre. »
« Il y a une certitude : je ne sais pas si ce sera l'année prochaine ou dans cinq ans mais, à l'avenir, l'IA sera l'auteur le plus prolifique de la planète, et de loin », prédit Philippe Jaenada auprès de 20 Minutes. « Est-ce qu'un réalisateur de films cacherait qu'il utilise des effets spéciaux ? Il ne faut plus que ce soit dissimulé, souterrain, dit-il. On peut très bien imaginer un roman dont un chapitre serait annoncé comme écrit avec l'IA, par exemple. »
Et de poursuivre : « C'est un peu la même chose entre la fiction et le réel. Si j'imagine ce que Louise Cansot [dont il est question dans L'inconnue du quai de Javel] a fait la veille de sa mort, il faut que j'avoue que je l'imagine, que je n'essaie pas de faire croire que c'est la réalité, ce serait tromper les lecteurs. C'est assez simple, non ? »