Une vie marquée par la violence et la révolte
Philippe Lassalle-Astis a confié ses mémoires à Gorka Robles-Aranguiz. L’ami adoubé biographe les concentre dans « La Mort à mes côtés », un « roman vrai » hanté par les morts et tendu par la rage d’un homme. Une vie de rage et de révolte, de violence et de morts. Celle d’un fils de la bourgeoisie béarnaise aux illusions précocement perdues qui trouve dans l’organisation séparatiste basque ETA des amis et une justification à l’existence.
C’est la vie de Philippe Lassalle-Astis telle qu’il l’a racontée à Gorka Robles-Aranguiz, peu avant sa mort, en 2025. Le biographe parle d’une « confession », consignée dans « La Mort à mes côtés » (Le Cherche midi, 19 €).
Une rencontre déterminante
Gorka Robles-Aranguiz a 16 ans la première fois qu’il rencontre Philippe Lassalle-Astis. « Au début des années 1980, au restaurant de mon oncle, Ugutz, à Briscous. » Ce jour-là, on célèbre l’anniversaire de Txomin Iturbe. « C’était le numéro un d’ETA. Un grand ami de mon oncle. » Ugutz et Iker, le père de Gorka, font partie des premiers réfugiés de l’organisation.
« Il y avait une aura autour d’Iturbe. Et Philippe était déjà son garde du corps. Un mec discret. Moi, j’étais fasciné. » Gorka Robles-Aranguiz ne reverra « Philippe » qu’en 2004. « Il sortait de prison, il avait besoin d’un boulot et je l’ai aidé. » Les voilà liés. « Un jour je lui ai proposé de raconter sa vie… »
Adieu Bétharram
Enfance cossue et sans amour, le cuir de la ceinture paternelle. Le jeune Philippe va comme il se doit étudier à Bétharram. Curé peloteur et préfets cogneurs : le garçon fugue. Presque rien dans un sac, il saute dans un train pour Paris où il s’accoquine avec un petit groupe de pick-pockets. Une débrouille de boulots et coups pendables.
Il va plonger dans Mai 68, moins pour la cause que pour l’adrénaline. Il a 18 ans, cogne fort et passe sa colère contre « les poulets ». Un soir, station Edgar-Quinet, « un vieux » se fait rosser par cinq jeunes. Philippe Lassalle-Astis fonce dans le tas. Le type s’appelle Sartre, ça ne le lui dit rien.
Bokassa
Il se dit déjà anarchiste, mais va sans dégoût vers ses obligations militaires. Il s’imagine outre-mer. Les rêves de Martinique se fracassent contre le nez du capitaine Bellot, que l’appelé enfonce à coups de casque lourd pour une sanction mal vécue. Ce sera le Tchad, dans les tourbes de la Françafrique où il laissera toute espérance.
Philippe a 25 ans et il a été trahi par la famille, par l’école, la religion, l’armée, la politique. Il a un fort sentiment d’injustice et une aversion pour les institutions. L’appelé y tue son premier homme. « J’ai 20 ans et je n’ai plus peur de la mort », confie-t-il à son ami Gorka. L’armée fait de lui un artificier et un tireur d’élite. « Philippe était un mec traumatisé. On parle souvent du stress post traumatique… » En Centrafrique, il voit l’étang aux crocodiles de Bokassa et deux opposants balancés aux sauriens. « Ils furent déchiquetés sous nos yeux. » Le diplomate français qu’il escorte regarde ailleurs.
Avec ETA
« Philippe a 25 ans et il a été trahi par la famille, par l’école, la religion, l’armée. Il a un fort sentiment d’injustice. Il ne croit plus qu’en l’amitié, la parole donnée. » Comme avec Juan José Extabe. Le cadre d’ETA tient un restaurant à Saint-Jean-de-Luz, où Lassalle-Astis s’est établi et a fondé une famille. Un soir de bagarre avec des marins éméchés, les deux hommes sympathisent. « Je n’avais aucune idée de ce qu’était la cause basque », dira l’ancien militaire.
Mais il aime « Juanjo » Extabe, son frère Joaquin, Txomin Iturbe et les « réfus » autour d’eux. Il veut les aider. Sa gueule de quidam français passe facilement la frontière : le voilà « chauffeur livreur » pour ETA. Jusqu’à ce matin de 1977 où une de ses filles remarque « un paquet sous la voiture ». Il se sait repéré. Les nervis du Bataillon basque espagnol chassent les etarras jusqu’en France.
Porte-avions
Philippe Lassalle-Astis bascule. Il fournit des armes à ETA. Lui-même ne sort plus sans calibres et récolte le surnom de « porte-avions ». Il protège les dirigeants de l’organisation. Dans son récit à Gorka Robles-Aranguiz s’empilent encore les cadavres. Dont trois mercenaires des Groupes antiterroristes de libération (GAL), abattus près de Dax.
« Je n’ai jamais douté de ce qu’il m’a raconté. Parce que je connais le mec, ce n’est pas un vantard. » L’homme de main va finir par tomber. Le 29 mars 1992, les forces antiterroristes cernent la villa Xolokan, à Bidart. Elles interpellent trois dirigeants d’ETA et neuf « sympathisants », dont Philippe Lassalle-Astis.
Romanesque
Gorka Robles-Aranguiz ouvre son ouvrage par un « avertissement ». « Ce livre n’est pas une enquête journalistique » ni « un travail de recherche ou d’historien ». La bourrasque romanesque de ces 150 pages a trop du scénario de cinéma pour ne pas interroger. « Je n’ai jamais douté de ce qu’il m’a raconté, parce que je connais le mec. Ce n’est pas un vantard. Il a aussi confié tout ça à ses filles. Tout se recoupe. »
Le confesseur a construit son texte « comme un film d’action ». Mais réfute toute esthétisation du meurtre ou romantisme autour d’une organisation à laquelle plus de 800 victimes sont attribuées. « C’est juste la vérité d’un homme. »



