Un premier recueil qui fusionne le gore et le mythique hawaïen
L'écrivaine américaine Megan Kamalei Kakimoto, née en 1993 à Hawaï de racines japonaises, fait une entrée remarquée dans le paysage littéraire avec son ouvrage inaugural, Chaque goutte est un cauchemar pour l'homme. Traduit de l'anglais des États-Unis par Valentine Leÿs et publié aux éditions Typhon, ce livre de 312 pages est disponible au prix de 21 euros en version papier et 13 euros en format numérique.
Une ouverture marquée par le sang et le symbolisme
Dès les premières lignes, le lecteur est plongé dans une scène intense où le sang coule abondamment, s'étalant sur une route hantée sous forme de filets, de rubans ou de caillots écarlates. Cette introduction met en scène Sadie, une jeune fille vivant ses premières règles à l'arrière d'une voiture qui percute un cochon sauvage. Loin d'être anodine, cette séquence gore établit le ton pour l'ensemble du recueil, où chaque détail est soigneusement pensé et chargé de signification.
Une structure évoquant la veillée et le cycle de la vie féminine
Les nouvelles de ce livre sont habilement liées entre elles, formant un ensemble cohérent dont la structure rappelle une veillée traditionnelle avec ses propres règles à respecter. Chaque histoire se concentre sur une femme à différentes étapes de son existence, couvrant un spectre allant de la puberté jusqu'au veuvage. Cette progression chronologique permet d'explorer les multiples facettes de l'expérience féminine à travers les âges.
L'intégration des croyances et légendes hawaïennes
Un élément distinctif de ce recueil réside dans l'incorporation systématique de croyances ou de figures légendaires issues de la culture hawaïenne. Parmi celles-ci, on retrouve les énigmatiques Marcheurs de nuit, la mystérieuse Folle de la mer et les ambiguës Menehune, ces petites créatures magiques qui peuplent l'imaginaire local. Ces références mythologiques ne servent pas seulement de décor, mais sont essentielles pour interroger l'héritage culturel et ses implications dans la vie contemporaine.
Le prologue : un catalogue de superstitions révélateur
La question du poids de l'héritage est posée dès le prologue, intitulé Catalogue de superstitions kanaka telles que te les a rapportées ta mère. Cette section présente treize mises en garde destinées à tromper la mort ou la malchance, avec des injonctions comme Ne plante pas tes baguettes dans ton riz ! ou Ne siffle pas la nuit !. Initialement perçues comme amusantes, ces superstitions prennent une dimension plus sombre au fil des récits.
Les conséquences de l'ignorance des traditions
Les protagonistes des nouvelles commettent souvent l'erreur de négliger ces contes, narrés par des parents craintifs pour dissuader les enfants, les keiki, de faire des bêtises. Ces légendes, auxquelles les anciens, les kupuna, se raccrochent dans une tentative de préserver une culture menacée, deviennent des éléments clés du drame. Par exemple, Sadie, pour avoir enfreint l'interdiction de rouler sur une voie ancestrale avec du porc dans son véhicule, se voit condamnée à un mariage abusif, une grossesse hémorragique et une maternité entravée par des visions terrifiantes de la chose vivante qu'elle met au monde.
À travers ces récits, Megan Kamalei Kakimoto explore avec acuité les tensions entre modernité et tradition, tout en offrant une réflexion profonde sur l'identité et la transmission culturelle. Son style, à la fois viscéral et poétique, captive le lecteur dès les premières pages, faisant de ce recueil une œuvre marquante dans la littérature contemporaine.