Jean Forton : un écrivain à redécouvrir
Né le 16 juin 1930 à Bordeaux, Jean Forton n'a jamais quitté cette ville « exagérément belle », où il est mort le 11 mai 1982, à 52 ans. Nous republions un article paru le 8 octobre 2000 dans « Sud Ouest dimanche », complété d'une biographie intime.
Il avait ces attitudes un peu gauches des gens qui ne savent pas quoi faire de leur grande carcasse. Certains profitent de l'avantage pour se propulser au premier rang. Il était plutôt de ceux qui restent dans un coin, au fond, en espérant ne pas être remarqués tout de suite. Il n'élevait guère la voix, fumait plus qu'il n'est raisonnable et passait facilement pour distrait ou rêveur. Mais dès que la conversation - tenue de préférence autour d'une table - s'animait, ses défenses tombaient et un autre Jean Forton se révélait, véhément, drôle, jamais en peine d'un bon mot ou d'un trait bien ajusté.
Un conteur intarissable
Lui qui, dans ses romans, était si attentif au côté sombre de l'existence, si prompt à débusquer ce qui habituellement se cache, devenait un conteur intarissable, porté par la joie de ses auditeurs. Alors son œil brillait et il enchaînait sans qu'on le prie, car des histoires, il en avait plein sa besace... La fréquentation de personnages aussi singuliers que Jean Vauthier ou le peintre Pierre Molinier, autres figures du Bordeaux de ces années-là, lui en avait fourni d'inépuisables réserves. Ce n'était cependant pas une raison pour manquer de respect envers Damia et douter de la force poétique des « Goélands », ni pour soutenir qu'Horowitz n'était pas aussi grand pianiste que la rumeur le prétendait et que peut-être, Rubinstein ou Richter… Jean Forton était trop bon convive pour en arriver à de telles extrémités, mais dans ces moments-là, on le sentait capable des pires représailles : priver le coupable de saint-julien ou de margaux par exemple…
Un homme de Bordeaux
Tout cela pour dire que la lecture de ses œuvres ne permettait guère de deviner quel personnage il était. Sauf sur un point : il était cet homme qui marchait dans les villes, et particulièrement dans celle où il était né et avait choisi de rester et d'écrire, Bordeaux.
Huit romans et une vie d'écriture
Lorsque Jean Forton meurt, le 11 mai 1982, terrassé par un cancer quelques semaines avant d'atteindre 52 ans, il n'a pratiquement rien publié depuis seize ans, depuis « les Sables mouvants ». Ce qui ne veut pas dire qu'il n'a rien écrit. Mais son éditeur, Gallimard, qui, entre 1954 et 1966, a fait paraître les huit romans qui constituent aujourd'hui l'essentiel de son œuvre, semble ne plus y croire. Jean Forton n'est pas homme à aller tirer les sonnettes. Il entreprend l'écriture d'une somme, restée inachevée bien sûr et, à ce jour, inédite.
Son œuvre donc. Principalement les huit romans Gallimard. Cela commence avec « la Fuite » en 1954 et s'achève avec « les Sables mouvants » en 1966. Entre-temps, il y a eu « l'Herbe haute », « l'Oncle Léon », « Cantemerle », « la Cendre aux yeux », « le Grand Mal » et « l'Épingle du jeu », qui fait de lui en 1960 l'un des favoris pour le Goncourt. Le prix lui échappera et cette avanie ne sera pas sans conséquences sur ses relations ultérieures avec son éditeur.
La Boîte à clous et autres travaux
À ces romans, il faut ajouter un premier texte paru en 1950 chez Seghers, « le Terrain vague ». Il n'a alors que 20 ans et c'est l'époque où tout feu tout flamme, il se lance dans l'aventure d'une revue littéraire. Elle s'appelle « la Boîte à clous » (sans accent circonflexe, comme il le voulait), est de petit format, imprimée sur un papier médiocre : la présentation compte moins que les textes et c'est dans ces modestes cahiers que Louis Émié - encore un écrivain bordelais dont on semble vouloir se souvenir - publiera deux beaux hommages, l'un consacré à Joë Bousquet, l'autre à Max Jacob. Jean Vauthier, Raymond Guérin seront évidemment du voyage. Mais emportée par le flot de l'indifférence, « la Boîte à clous » ne connaîtra que treize livraisons, chiffre fatal, et disparaîtra de l'horizon des lettres françaises.
Outre des chroniques dans la « NRF », autrement dit dans le saint des saints, Jean Forton va se livrer durant ces années à quelques autres travaux d'écriture : à la fin des années 50, pour ce qui s'appelle encore la RTF, il écrit en compagnie de Jean Vauthier une dramatique radiophonique, « Amélia ». Bien des années plus tard, il avouera s'être largement inspiré d'une nouvelle méconnue de Balzac… En 1971, il esquisse un flirt avec la télévision, écrit « le Rendez-vous d'hiver », que Jacques Manlay réalisera et dont Daniel Gélin sera l'interprète. En 1981, quelques mois avant sa mort, il donne une préface à la réédition de « la Peau dure » de son ami Raymond Guérin, autre écrivain bordelais, disparu en 1955, et pour lequel il confessait la plus grande admiration.
Un écrivain hors de son temps
Enfin, treize ans après sa mort, en 1995, « le Dilettante » publie un inédit, « l'Enfant roi », préfacé par Pierre Veilletet, journaliste, écrivain et ancien rédacteur en chef de « Sud Ouest ». On y retrouve cette écriture un peu sèche, cette façon de regarder le monde à quelque distance et de n'en voir que la face la moins éclatante. Les romans de Jean Forton sont parcourus de gens qui ne parviennent pas à s'arracher à leur milieu, à leur condition, à échapper à leurs pulsions. Ils sont habités par des adolescents trahis par leurs aînés.
Aujourd'hui, en considérant le tout, c'est-à-dire son œuvre et l'époque, on comprend mieux pourquoi Jean Forton ne rencontra pas le succès : il n'était vraiment pas un écrivain pour les Trente Glorieuses. L'esprit du temps était à la conquête, fût-ce du dérisoire ; ses tristes héros, dépourvus de grandeur, pouvaient difficilement se transformer en modèles. Les années prospères aiment bien se mentir à elles-mêmes et cacher leur misère. Sans souci du bien-être du lecteur, il poussait sa plume en pleine chair. L'homme n'était pas pour autant étranger au bonheur ou au désir d'être heureux.
La clé de son œuvre, il l'a peut-être livrée dans un article écrit en mai 1978 pour « Sud-Ouest dimanche ». Il y racontait son escapade à New York pour écouter Horowitz - l'idole au Carnegie Hall, occasion qu'il avait attendue plus de trente ans. Évoquant les « deux heures irremplaçables » du concert, il ajoutait simplement : « Le bonheur ne se raconte pas, il se vit. » Restait donc au romancier à raconter tout ce qui n'est pas le bonheur…
Vie privée et postérité
Fils d'un père chirurgien, Jean Forton perd celui-ci à l'âge de huit ans. Sa mère reprend des études de pharmacie pour finir d'élever son jeune fils et ses deux filles cadettes, Anne-Marie et Marie-Claire. À seize ans, Jean Forton, qui a contracté une pleurésie, interrompt ses études pour aller se soigner dans le Valais et prend conscience de sa vocation littéraire.
Revenu à Bordeaux, il envisage des études de cinéma, puis de libraire. L'année 1951 marque un tournant pour le jeune romancier, puisqu'il épouse Janine Franza, avec qui il aura deux enfants, et ouvre à Bordeaux la librairie Montaigne, qui se spécialisera assez vite dans les ouvrages techniques de droit.
Après six ans de silence, le dernier roman de Forton publié de son vivant paraît en 1966, toujours chez Gallimard : « Les Sables mouvants ». Quand il meurt, en 1982 d'un cancer du poumon, il n'a pas publié d'autres œuvres que des nouvelles dans « Sud Ouest », à l'instar des « Lunettes », le 20 avril 1958. Vingt ans après sa mort, en 2002 et 2003, l'éditeur bordelais Finitude a publié deux recueils de nouvelles inédites de Forton : « Pour passer le temps » et « Jours de chaleur ». L'art de l'écrivain bordelais a été salué unanimement par la critique dans ces nouvelles qui sont des bijoux d'humour et de sensibilité. Forton reste toujours d'actualité puisque, en octobre 2009, Le Dilettante a réédité « La Cendre aux yeux », son œuvre la plus sulfureuse, tandis que Finitude a publié l'un de ses inédits, « Le Salut et la Grâce », sous le titre de « Sainte Famille ». Enfin, en novembre 2012, son dernier roman inédit, « La vraie vie est ailleurs », est paru chez Le Dilettante.



