Un film perdu de Marcel Pagnol refait surface après 80 ans
« L’histoire avec sa grande hache. » La formule de l’écrivain Georges Perec semble avoir été forgée pour La Prière aux étoiles. Le destin de ce film tourné en 1941, présumé détruit en 1942 et retrouvé par miracle huit décennies plus tard, est fascinant. En août 1941, Pagnol donne le premier tour de manivelle du projet le plus ambitieux de sa carrière. Il souhaite réaliser trois longs-métrages simultanément, une nouvelle trilogie après Marius, Fanny et César. Rédigé deux ans plus tôt, le scénario est un écrin pour sa muse du moment, l’actrice Josette Day. « Marcel était fou d’elle, confirme Karin Hann, essayiste et écrivaine. Il lui avait offert le rôle-titre de La Fille du puisatier et voulait, cette fois, la propulser au firmament. »
Les obstacles de la guerre et de la vie privée
Le sort s’acharne. Même en zone libre, dans la France de Vichy, il faut faire avec les pénuries de tissu, de bois, de fer, de peinture et les rationnements d’électricité. Trouver de la pellicule de bonne qualité relève de la gageure. Pourtant, l’équipe s’accroche. Le cinéaste met en boîte plusieurs scènes sur le port de Cassis avec son ami Pierre Blanchard et une poignée de fidèles : Fernand Charpin, Jean Chevrier, Milly Mathis. Il demande à son frère René Pagnol de diriger les séquences parisiennes. Mais le sort s’acharne. Josette Day a des soucis de santé qui l’éloignent régulièrement du plateau. Entre elle et Marcel, le climat vire souvent à l’orage. Pagnol soupçonne sa compagne d’infidélité. L’avenir lui prouvera que ses inquiétudes étaient fondées.
L’ombre d’Alfred Greven et la destruction simulée
Le coup de grâce est donné par un individu redoutable : Alfred Greven. Le patron allemand de la firme Continental, nommé par Goebbels lui-même, est chargé de la « réorganisation » du cinéma hexagonal. Il fait savoir à Marcel qu’il serait « ravi » de distribuer ses futurs longs-métrages. Le genre de « proposition » difficile à refuser sous l’Occupation. Pendant plusieurs mois, Pagnol louvoie. Mais Greven se fait de plus en plus pressant. Le réalisateur simule d’abord un accident, puis prétend que les séquences tournées sont inexploitables. Elles vont être « détruites », jure-t-il. Et le projet « abandonné ». Greven exige des preuves. Acculé, Pagnol convoque un huissier aux studios de Marseille. Sous le regard médusé de son équipe, il détruit le négatif à coups de hache. Le cinéaste espérait tout reprendre à zéro après la Libération. « Cette expérience me servira grandement lorsque je pourrai, enfin, réaliser ces films », écrivait-il en 1944. Hélas, Fernand Charpin meurt d’une crise cardiaque le 7 novembre 1944, à l’âge de 57 ans. Josette Day sort brusquement de la vie de Marcel. Sa nouvelle compagne, Jacqueline, refuse d’interpréter un personnage inspiré par l’amour d’une autre. La Prière aux étoiles rejoint le cimetière des films morts-nés.
La redécouverte miraculeuse
Mais Pagnol a-t-il réellement détruit toutes les bobines ? Son petit-fils, Nicolas Pagnol, est persuadé du contraire. « Dans les années soixante, mon grand-père a confié à un journaliste qu’il existait au moins une copie complète, glisse-t-il. Nous possédons également des notes de production et des photos, qui prouvent qu’environ 80 % des trois films ont été tournés. » Au fil des décennies, quelques courtes séquences réapparaissent – rien de vraiment probant. Jusqu’à ce qu’un étudiant corse de 27 ans, Valécien Bonnot-Gallucci, doctorant en histoire de l’art à la Sorbonne, se plonge dans les archives du Centre national du cinéma (CNC). En décembre 2023, il exhume huit bobines montées, en parfait état. « C’était incroyable », siffle Nicolas Pagnol, convaincu qu’il s’agit de la copie de travail évoquée par Marcel. Un long travail de restauration sonore commence sous la direction du musicologue Julien Ferrando, enseignant chercheur à Aix Marseille Université. Les images, en revanche, sont laissées en l’état – « jusqu’au jour où l’on retrouvera les 60 % qui manquent », sourit le petit-fils du cinéaste. Car Nicolas Pagnol en est persuadé : « Le reste des bobines dort quelque part dans les archives du CNC, où le fonds Pagnol a été déposé par mon grand-oncle René en 1979. Le jour où l’on remettra la main dessus, La Prière pourra enfin renaître. »
Une projection exceptionnelle à Gémenos
Une poignée de privilégiés, invités la semaine dernière au Salon du livre de Gémenos près d’Aubagne, ont eu la chance de découvrir ces séquences sauvées de l’oubli. Un choc. La photographie, soignée, témoigne d’un souci esthétique inhabituel chez le cinéaste. « Il voulait se réinventer, décrypte son petit-fils. Si ces films étaient sortis, la suite de sa carrière aurait pu en être bouleversée. » Les dialogues étincellent. Ils sont nourris par les questionnements intimes de Marcel. « Les deux héros masculins, Pierre et Dominique, le poète et l’homme d’affaires, représentent les deux facettes de mon grand-père, confirme Nicolas Pagnol. Même s’il a mis des morceaux de lui-même dans chacune de ses œuvres, il ne s’était jamais exposé de façon aussi impudique. » Embryon de chef-d’œuvre, document historique d’une valeur inestimable, ce montage de 90 minutes devrait être de nouveau projeté fin juin au festival de cinéma de La Rochelle. Si vous aimez Pagnol, n’en doutez pas un instant !



