Charlotte Casiraghi dénonce l'imposture du bien-être et du trauma porn
Nos confrères sont-ils encore capables d'ouvrir un livre ? La question se pose face à la promotion superficielle réservée à Charlotte Casiraghi pour son essai La Fêlure publié chez Julliard. La couverture médiatique s'est concentrée sur son apparence dans Vanity Fair et sa présence sur le plateau de Laurent Delahousse aux côtés d'Alessandra Sublet et Christophe André, figures emblématiques du développement personnel.
Pourtant, dès la page 16 de son ouvrage, l'auteure prend ses distances avec cette industrie : "Ce livre ne vise pas à fournir des slogans réparateurs, à offrir une voie de résilience, mais cherche à répondre avant tout à une exigence littéraire : une quête de vérité dans le langage." Rencontrée dans un café du VIIe arrondissement de Paris, elle confie avec un sourire poli : "C'était ironique de me retrouver sur ce plateau… Peu de gens ont relevé que je critique en creux l'industrie du bien-être."
Une critique acérée du trauma porn
L'essai de Charlotte Casiraghi contient des passages particulièrement percutants sur la tendance contemporaine à l'exposition du traumatisme : "Raconter ses malheurs à la première personne ne suffit pas pour redevenir sujet. Le récit brut, l'exposition du moi blessé nous capture dans l'immédiateté du traumatisme." Ces réflexions résonnent alors que le témoignage de Gisèle Pelicot s'apprête à paraître en librairie.
Face à nos questions, l'auteure précise sa pensée : "En anglais, on parle de trauma porn. Certains récits permettent des prises de conscience, mais quand ça se multiplie et que ça devient dominant dans la littérature, les documentaires, les podcasts… Le lecteur peut être attiré par un récit traumatique parce que ça produit une sidération. Mais que peut-on en dire, à part que c'est horrible ? Ça bloque notre capacité critique, ça nous laisse sans voix."
Elle ajoute avec une lucidité dérangeante : "Cette tendance ne produit pas que des effets vertueux : ça conduit à une forme de fascination perverse. Beaucoup de gens n'osent pas se l'avouer mais face à la violence crue il y a une dimension d'excitation et un risque de banalisation. Je m'en méfie."
Un voyage érudit à travers la littérature
La Fêlure ne propose ni mantras de gourou ni déballage intime. Charlotte Casiraghi y déploie plutôt une érudition remarquable en commentant les auteurs qui l'ont accompagnée, de Francis Scott Fitzgerald à Marguerite Duras, et de Gilles Deleuze à son amie Anne Dufourmantelle.
Un passage frappant est consacré à Balzac, présenté comme un grand connaisseur du cœur féminin : "J'admire son acuité dans sa façon de traiter le conflit chez la femme entre la mère et l'amante. Il n'ancre pas la sensualité féminine uniquement chez les jeunes femmes, beaucoup de ses personnages ont eu des enfants." Elle souligne la modernité de l'écrivain : "Balzac est très moderne dans sa manière d'explorer la mélancolie des femmes. Plein de romancières parlent de la maternité aujourd'hui, je trouvais intéressant d'évoquer le sujet à travers le regard d'un romancier du passé."
Cesare Pavese et la fêlure dans la virilité
Un autre chapitre remarquable est consacré à Cesare Pavese, pourtant réputé pour sa misogynie. Charlotte Casiraghi y voit une opportunité d'étude : "Il me permet d'étudier la fêlure dans la virilité. Il était très efféminé dans sa sensibilité, il n'entrait pas dans les cases de l'Italie fasciste. On parle souvent des injonctions faites aux femmes, mais les hommes en ont aussi."
Elle aborde avec nuance cet auteur complexe : "Pavese est très utile. Le Métier de vivre aide à analyser ce qui peut se jouer dans le rejet des femmes. Je reconnais qu'on y trouve des citations ignobles, qui peuvent être choquantes pour certaines féministes…"
George Sand contre le love coaching contemporain
Parmi les figures littéraires évoquées, George Sand occupe une place particulière. Charlotte Casiraghi explique : "Je me sens proche de Sand pour plein de raisons. Elle est anti love coaching ! Aujourd'hui, on n'a plus envie de risquer la déception amoureuse, on aimerait avoir des tips pour séduire et ne pas souffrir. Sand fait du bien : elle a cette force qui va, elle ne cherche pas à éviter le ratage."
Elle ajoute avec une certaine mélancolie : "Je comprends sa manière de voir l'amour comme un mal incurable. Quoi qu'on choisisse c'est toujours une souffrance."
Réponse aux critiques sociales et conclusion pascalienne
Face aux critiques sur son origine sociale privilégiée, Charlotte Casiraghi répond avec fermeté : "Je sais qu'en France la question des origines sociales est omniprésente, mais ce n'est pas parce qu'on jouit de certains privilèges qu'on ne connaît rien de la vie." Elle rappelle son engagement régulier dans un service de pédopsychiatrie à la fondation Lenval à Nice.
L'essai se conclut par un chapitre sur Pascal qui offre une perspective salutaire : "Chez Pascal il y a quelque chose d'implacable. Il m'accompagne. Pascal nous rappelle la vanité de tout, ce qui est salutaire."
La Fêlure se présente ainsi comme un ouvrage exigeant qui refuse les facilités du développement personnel tout en offrant une réflexion profonde sur la condition humaine à travers le prisme de la littérature.