Benjamin Millepied : de Barbara à Antonioni, ses inspirations culturelles
Benjamin Millepied : ses inspirations culturelles

Benjamin Millepied : un parcours entre Paris et Los Angeles

Il fourmille de projets entre Paris, où il vit désormais, et Los Angeles, où il dirige le L.A Dance Project. Le chorégraphe de 48 ans, entré dans la lumière avec le film Black Swan dont il signait la chorégraphie (et sa rencontre avec l’actrice américaine Natalie Portman) est avant tout un danseur de génie révélé par le New York City Ballet et un chorégraphe prolixe, avec une trentaine de créations à son actif. Son nouveau spectacle, Du bout des lèvres, s’inspire des chansons de Barbara. À quelques jours de la première représentation à l’Opéra de Montpellier, l’ancien directeur de la danse à l’Opéra de Paris s’est confié sur les œuvres et artistes qui ont marqué sa carrière et les mouvements artistiques qui l’inspirent. Rock, musique symphonique, opéra, peinture, photographie, architecture, mais aussi romans et essais : rien n’échappe à son insatiable curiosité.

Barbara, une source d'inspiration intemporelle

Interrogé sur la place de Barbara dans son panthéon culturel, Benjamin Millepied explique : « J’ai grandi à Dakar au son du sabar des cours de danse de ma mère, puis avec la chanson française, Barbara, Léo Ferré… À la maison on écoutait tout le temps de la musique. Mon père, qui était entraîneur sportif, aimait chanter, et ma grand-mère écrivait, mes deux frères sont musiciens. L’œuvre de Barbara nous est à tous très proche, parce qu’elle narre des histoires de femmes, le regret, l’amour, le temps qui passe. On s’en éloigne puis on se remet toujours à l’écouter à des moments charnières de la vie. Ses chansons sont de véritables bijoux d’écriture, aussi bien littéraire que musicale. La plupart sont à trois ou à quatre temps, il y a quelque chose qui appelle naturellement la danse. Je ne me verrais pas chorégraphier Brel, par exemple, mais chez Barbara, je trouve une musicalité dansante, très fluide. Et beaucoup de joie aussi, comme dans Hop là, où elle est lumineuse, légère. »

Pour ce spectacle, il a choisi les versions piano-voix de 23 titres de Barbara. Il précise : « J’aime l’intemporalité de ces versions, contrairement à certaines orchestrations qui sont marquées par leur époque. Le piano, c’est l’instrument qui accompagne et inspire le danseur classique à la barre. » Accompagné par le pianiste Alexandre Tharaud, il a adoré danser sur Bach, Rameau et Schubert. « Lui rêvait d’être danseur, moi pianiste… C’était surtout pour que mes enfants puissent me voir sur scène une dernière fois. Mais c’est terminé, le corps ne le permet plus, je préfère me concentrer sur la chorégraphie. »

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Arts plastiques et vidéo au service de la danse

La vidéo et les arts plastiques ont leur place dans ses créations, notamment pour le L.A Dance Project. Pour Du bout des lèvres, il a intégré une vidéo d’une interview de Barbara en interlude et une autre pour le final. « J’ai voulu donner à voir Barbara, sur un décor blanc et lumineux, pas seulement l’entendre, incarnée par des femmes de 25 à 70 ans. Elle avait un visage tellement expressif qu’il aurait été dommage de l’entendre plus d’une heure sans la voir. »

Il y a deux ans, il a monté un spectacle en s’inspirant de l’unique album de Jeff Buckley, Grace, et en prépare un avec la Française November Ultra. « Il est rare de voir des chorégraphies contemporaines naître de chansons car elles ne s’y prêtent que rarement. Mais avec Barbara, Jeff Buckley ou November Ultra, ce sont des coups de foudre artistiques. »

Une éclectique musicale et cinématographique

Comment écoute-t-il la musique au quotidien ? « Le matin, je me réveille souvent avec Bach. J’écoute énormément de musique en marchant dans Paris, de styles variés, en ce moment c’est de la musique ouzbèque. Je suis assez obsessionnel, je peux écouter le même album pendant deux semaines. » Des concerts l’ont particulièrement marqué : « James Blake et Radiohead sur scène sont inoubliables. Les Islandais Sigur Rós, absents très longtemps, vont enfin remonter sur scène cette année. En classique aussi, j’ai vécu de grands moments avec le Philharmonique de Los Angeles et l’Orchestre de Paris dirigé par Esa-Pekka Salonen. »

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Au cinéma, après l’expérience Black Swan de Darren Aronofsky et la réalisation de son premier long métrage Carmen, il confie : « J’aime les vieux films italiens, français et japonais, qui avaient un autre rapport au temps. Je me replonge dès que possible dans le cinéma de Renoir, Bresson, Truffaut, Antonioni et Kurosawa… Je suis sensible à leur façon d’organiser les corps dans l’espace, de créer du mouvement, du rythme, comme une chorégraphie. Chez Elia Kazan, qui venait du théâtre, je trouve de véritables compositions photographiques pleines de créativité. J’aime aussi la lenteur rassurante, hypnotique d’Antonioni. À ceux, comme Orson Welles et Bergman, qui lui reprochaient la lenteur, le réalisateur répondait que dans la vie, parfois, les choses prennent du temps. Aujourd’hui, la plupart des productions veulent capter l’attention à tout prix, accélérer le rythme, ne jamais laisser respirer. J’ai du mal à supporter. »

Interrogé sur les bandes originales marquantes, il cite sans hésiter Ascenseur pour l’échafaud. « Le scénario en lui-même n’a que peu d’intérêt, une femme qui attend un homme toute la nuit… On se rappelle surtout de Jeanne Moreau. Mais cette improvisation de Miles Davis et son quartet devant les images du film qui leur sont projetées, en se basant uniquement sur quelques thèmes écrits au piano la veille, quel chef-d’œuvre ! »

La littérature et la sociologie comme sources de réflexion

Il a découvert la littérature grâce à un intellectuel excentrique, Aidan Mooney, qui lui a ouvert sa bibliothèque quand il étudiait la danse à New York. Aujourd’hui, ses livres de chevet sont variés : « Je lis souvent des biographies de musiciens, là je viens d’acheter un ouvrage sur Strauss qui a commencé sa carrière dans un orchestre… de danse. Je suis plongé dans Un monde apparaît de l’Américain Michael Pollan, sur la compréhension de la conscience, un pan de la science très peu connu, et dans Mort à Venise de Thomas Mann. J’aime aussi Rebecca Solnit, auteure de Hope in the dark et Ces hommes qui m’expliquent la vie. Figure du féminisme américain, grande connaisseuse des mouvements contestataires, elle a aussi écrit sur l’histoire du cinéma. Elle est pour moi incontournable. »

Grand lecteur d’essais de sociologie, il s’est plongé dans Le remède à l’accélération de l’Allemand Hartmut Rosa, qui étudie le rapport à la « résonance ». « Il nous dit qu’entrer en “résonance”, c’est inventer un autre rapport au monde, c’est faire une pause quand tout autour de nous va de plus en plus vite… Voilà qui fait écho au cinéma d’Antonioni ! » Il va aussi s’atteler à La société est en nous de Wilfried Lignier, qui cherche à comprendre comment les interactions et les institutions façonnent notre intériorité. Et il recommande absolument L’exclusion culturelle de Victorien Bornéat.

Un engagement pour une culture accessible

Ce manifeste pour une culture accessible à tous résonne avec son engagement personnel. « Oui, la sociologie vient inspirer mes projets, comme celui de “la Ville dansée” en Île-de-France, qui permet de découvrir de jeunes talents tout en offrant des spectacles de danse dans l’espace urbain chaque mois de juin. Je garde toujours en tête “Voyage de classe”, cette expérience menée par Nicolas Jounin qui emmène ses étudiants de l’université Paris VIII de Saint-Denis dans un environnement “hostile”, le très chic 8e arrondissement de Paris. La plus belle des leçons de sociologie ! »