La gastronomie française : miroir de l'histoire et de la créativité nationale
Gastronomie française : histoire et créativité nationale

La gastronomie française : un miroir de l'histoire nationale

L'aisance favorise la fantaisie, et le bonheur stimule la créativité. Cette vérité s'applique autant aux individus qu'aux nations. Les pays en difficulté sont souvent trop occupés par leurs lamentations pour cultiver la joie. La France, depuis les années 2010, en offre un exemple frappant. Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi. Cette nation a longtemps chéri la plaisanterie, l'innovation et la légèreté. Face à l'esprit de sérieux, les Français ont traditionnellement préféré de bonnes vieilles tartuferies, ces comédies sociales et humaines qui ne nous détournent pas de l'essentiel, mais qui en constituent le cœur même.

La gastronomie comme expression culturelle

La gastronomie représente l'une des manifestations les plus éclatantes de cet esprit français. C'est l'une des idées centrales développées par Jonathan Siksou dans son remarquable ouvrage Triompher en festin – Une histoire de France en vingt repas (éditions Perrin). Un livre que Sacha Guitry aurait certainement aimé écrire ou mettre en scène. L'auteur y revisite des déjeuners, des dîners et des banquets mémorables qui dépassent largement le statut de simples anecdotes pour devenir de véritables miroirs de notre société à différentes époques.

En France, la tradition du faste culinaire trouve ses origines à la cour des ducs de Bourgogne. Ce duché fut le premier à concevoir la politique avec grâce, associant au protocole et à la vie de cour des musiciens, des écrivains, des peintres et, naturellement, des cuisiniers maîtrisant l'art de la table. Transformer une activité rudimentaire et nécessaire – manger – en une création raffinée : voilà la spécialité qui allait devenir l'emblème de la France.

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L'évolution des pratiques culinaires royales

La gastronomie, dans tout son charme, ne se limite pas à la théorie des recettes. Elle englobe également le goût, qui constitue une forme de spontanéité ou, pour mieux dire, de caprice. Personne ne sait vraiment pourquoi il préfère les frites aux brocolis, les carottes aux concombres, ou l'agneau au saumon. Les caprices gustatifs de nos souverains ont profondément façonné notre cuisine et nos manières de table.

Catherine de Médicis, veuve d'Henri II puis régente, en offre un exemple remarquable. Outre son exercice intelligent et autoritaire du pouvoir pendant les guerres de religion, elle révolutionna les goûts culinaires de son époque. Passionnée de fruits et légumes, elle transmit cet intérêt inédit à tout le pays. Jonathan Siksou note : « Catherine de Médicis transmet aussi son intérêt inédit pour les fruits et, surtout, pour les légumes, méprisés jusqu'alors car poussant dans la terre. Elle lance la mode des salades, asperges, artichauts, truffes, morilles, mousserons, potirons… »

Avant le règne d'Henri III, dernier des Valois, les dîners royaux étaient caractérisés par un brouhaha constant, des chahuts, et des allées et venues incessantes autour de la table. Le monarque lui-même était parfois invectivé sans ménagement ni précaution. Henri III, excédé par cette atmosphère, imposa avec son autoritarisme légendaire que ses convives se tiennent à distance, gardent le silence, et s'abstiennent même de lui adresser directement la parole.

La gastronomie et les transformations politiques

Cette pratique étrange fut magnifiée, voire hystérisée, sous le règne de Louis XIV, qui prenait ses repas seul à une table, face à un public muet et contemplatif. Concernant le Roi Soleil, monarque de tous les raffinements, on apprend également qu'il éprouvait des difficultés à s'adapter à l'usage d'un couvert pourtant fort pratique : la fourchette. Alors que cet ustensile était présent en France depuis près d'un siècle, Louis XIV interdisait à ses enfants de l'utiliser à sa table, les contraignant à se contenter de leurs doigts et de leur couteau. Et l'on parle de civilisation…

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La gastronomie participa, à sa manière, à la Révolution française. Le départ, l'arrestation ou l'exécution des aristocrates laissèrent sans emploi les cuisiniers qui étaient à leur service. Cette situation nouvelle les poussa à créer des restaurants, opérant ainsi une sorte de reconversion professionnelle. C'est ainsi que « la gastronomie descendit insensiblement dans le tiers état jusque dans la petite bourgeoisie. Ce fut le premier échelon de cet ordre des choses aristocratico-démocratiques, qui s'établit tous les jours sans qu'on s'en doute ».

La tradition gastronomique dans la France contemporaine

Ce passage de témoin, de la monarchie à la République, conserve des symboles vivaces au sommet de l'État. À l'Élysée, le général de Gaulle tenait à faire de la gastronomie et du faste le cœur d'une diplomatie fondée sur le prestige et la séduction. Il vérifiait personnellement les plans de table des dîners officiels, y compris pendant les crises politiques majeures comme la guerre d'Algérie. Cette attention était dédiée à la France, car lui-même n'avait guère le goût des festivités. Le Général expédiait ses repas en quarante minutes, souvent sans s'attarder sur le fromage. À Colombey, il préférait des « plats francs du collier où l'on voit ce que l'on mange » : daube de bœuf, poulet rôti, blanquette, terrine de lapin.

Quant à Emmanuel Macron, on lui doit une innovation significative : l'organisation d'un repas conçu et réalisé par l'Élysée pour les soldats français en opération extérieure. Cette pratique débuta en 2017 sur la base aérienne projetée de Niamey, réunissant sept cents militaires. Brigade de cuisine, vins, nourritures : tout fut acheminé depuis Paris par avion. En dix ans, ce dîner de fin décembre est devenu une tradition annuelle unique au monde. La France, son président, sa table et son armée : voilà une image fidèle aux valeurs républicaines.

Référence : Triompher en festin – Une histoire de France en vingt repas, par Jonathan Siksou, éditions Perrin, 2026, 328 pages, 23 €.