1971 : L'incroyable histoire des corridas de Belgrade avec Dominguín et Pilés
1971 : Les corridas improbables de Belgrade en Yougoslavie

1971 : Les corridas improbables de Belgrade, une épopée derrière le rideau de fer

En 1971, Belgrade, capitale de la Yougoslavie, a été le théâtre d'un événement unique : les deux seules corridas jamais organisées dans un pays qui n'existe plus aujourd'hui. Au cartel, figuraient l'immense matador espagnol Luis Miguel Dominguín et le jeune diestro français Robert Pilés, alors âgé de 19 ans. Pour le journal Sud Ouest, Robert Pilés s'est souvenu de cette aventure improbable, déclarant : « À l'époque, on m'aurait dit d'aller toréer sur la Lune que j'y serais allé. » Pas de mission Apollo pour le torero cette année-là, mais une plongée dans l'Est communiste, loin des arènes traditionnelles.

Un contexte géopolitique tendu

Il y a cinquante-cinq ans, le rideau de fer divisait encore l'Europe. Sous la vigilance de Leonid Brejnev depuis le Kremlin, l'URSS maintenait son emprise, tandis que la Yougoslavie de Tito suivait sa propre voie, distincte du bloc soviétique. À l'automne 1971, des toreros en habit de lumière et bas roses ont franchi cette frontière idéologique, quittant l'Espagne franquiste, anticommuniste et pro-américaine, pour se rendre à Belgrade. Ce projet audacieux est né de l'initiative de Domingo Dominguín, frère de Luis Miguel, une figure inclassable du mundillo taurin, ami intime de Picasso et militant du Parti communiste espagnol clandestin.

Contacté par un intermédiaire du gouvernement yougoslave pour importer des produits espagnols, Domingo Dominguín y a vu l'occasion de commettre « un nouvel affront » au régime de Franco. Il a proposé d'inclure des corridas dans l'accord, une idée acceptée par les autorités de Tito. L'affiche a été réalisée par le poète exilé Rafael Alberti, ajoutant une touche artistique à cette entreprise.

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Le déroulement des événements à Belgrade

Les corridas étaient initialement prévues les 17 et 18 septembre 1971, mais ont été reportées aux premiers jours d'octobre en raison du mauvais temps. Les toros, transportés depuis l'Andalousie via Barcelone et Gênes, ont finalement atteint Belgrade. Robert Pilés se souvient : « Les corridas intégraient une semaine espagnole, avec du flamenco et des repas typiques. Un soir, nous avons dîné avec le maréchal Tito, qui m'a parlé dans un parfait espagnol, m'expliquant qu'il avait combattu durant la guerre d'Espagne. »

Luis Miguel Dominguín, quant à lui, a échangé des mots spirituels avec Tito, le qualifiant de « plus grand torero » pour sa capacité à manœuvrer entre Russes et Américains. L'accueil yougoslave a été chaleureux, parfois déroutant, comme en témoigne l'anecdote du picador Antonio Salcedo, traumatisé par le « baiser slave » traditionnel.

Les corridas et leur impact

Les courses se sont déroulées au stade ovale de Tašmajdan, habituellement dédié au tennis. Face à des prix de billets initialement trop élevés, les tarifs ont été réduits d'un tiers, attirant environ 8 000 spectateurs sur deux jours. Parmi eux, des exilés espagnols comme Dolores Ibárruri (la Pasionaria) et Santiago Carrillo. Un orchestre de 120 personnes jouait des paso doble, tandis qu'un traducteur expliquait les rituels taurins au public local, ignorant de cette tradition.

Les corridas n'étaient pas de simples simulacres. Luis Miguel Dominguín a subi une commotion cérébrale lors de la première course et s'est blessé au poignet le lendemain. Robert Pilés note : « Quand le public yougoslave a vu le sang couler, il a compris que ce n'était pas de la comédie. Ils ont vite saisi les rôles et ont sifflé les picadors, comme en Espagne. »

Une utopie taurine sans suite

Malgré le succès relatif, cette incursion taurine en Yougoslavie n'a pas eu de prolongement. Domingo Dominguín a tenté d'internationaliser la corrida vers d'autres villes comme Zagreb, Sarajevo, Lubiana, voire la Chine et Moscou, mais la bureaucratie communiste a mis fin à ces projets. Comme le dit un dicton serbe : « Les promesses sont belles, mais le matin les brise. » Cet épisode reste une curiosité historique, témoignant d'une époque où la tauromachie a brièvement franchi les frontières idéologiques de la guerre froide.

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