Philippe Jaenada : l'IA et le Goncourt, ses confidences
Philippe Jaenada : l'IA et le Goncourt, ses confidences

Philippe Jaenada, en lice pour le Prix Goncourt avec L'inconnue du quai de Javel (Flammarion, août), reconnaît avoir eu recours à l'intelligence artificielle. Il a demandé à ChatGPT et à Claude ce qui sèche le plus vite : les pavés ou les cheveux. Il relate ces réponses déconcertantes de la page 237 à la page 240, avec son sens de la formule et de l'humour.

Une utilisation assumée de l'IA

Interrogé sur l'affaire Thélyson Orélien, qui agite le petit monde littéraire, il se montre prudent. Selon lui, son homologue canado-haïtien a-t-il utilisé l'IA pour écrire C'était ça ou mourir ? « On s'est croisés plusieurs fois depuis la rentrée, Thélyson est extrêmement sympathique », se contente-t-il de répondre. Il préfère garder son avis pour lui mais donne son opinion sur l'IA : « Elle ne sera jamais humaine, par définition. Elle ne pourra jamais écrire un livre avec son cœur, son âme, ses souvenirs, sa vision unique des choses, des gens et du monde. »

Pas besoin de détecteur d'IA pour confirmer que L'inconnue du quai de Javel est le fruit d'une plume humaine. On y retrouve tout ce qui fait le style de l'écrivain de 62 ans : récit de périodes révolues, sens de l'observation, attention aux petites choses, goût de l'anecdote, digressions foisonnantes, et des parenthèses qui s'ouvrent sans qu'on sache toujours quand elles vont se refermer.

Des parenthèses comme marque de fabrique

Ces parenthèses agacent certains lecteurs. Cela a été « un problème » pour Philippe Jaenada, fut un temps. Ce n'en est plus un aujourd'hui : « C'est ma manière naturelle d'écrire. » S'il y allait mollo sur les parenthèses, ce serait moins lui. C'est sa marque de fabrique, le charme de sa prose, et cela séduit un lectorat fidèle.

On rencontre Philippe Jaenada au Bistro Lafayette, dans le 10e arrondissement de Paris. C'est son QG. Sa routine. Ce casanier y passe chaque jour deux fois une heure quand il n'est pas en promotion ou à un salon du livre. L'endroit nous est familier : l'auteur l'a décrit dans ses romans. Il a écrit qu'il y dispose de son tabouret attitré. Ce n'est pas de la littérature : il nous désigne le siège devant le comptoir.

Des circuits littéraires pour ses lecteurs

Le troquet est devenu une étape de pèlerinage pour ses lecteurs. « Un jour, des gens de Bayonne sont venus ici et m'ont dit : "Ça fait trois jours qu'on est à Paris, c'est la fin de notre circuit, on est content de voir que vous êtes bien sur ce tabouret. On est allé sur les lieux de tous vos livres : là où Pauline Dubuisson a tué Félix Bailly, devant l'hôtel où Kaki a sauté par la fenêtre…" Ils font des petits circuits », raconte l'écrivain, touché que ces Bayonnais aient cherché à retrouver les décors des drames qu'il a narrés dans La petite femelle et La désinvolture est une bien belle chose.

Depuis Sulak, paru en 2013, Philippe Jaenada s'est spécialisé dans l'exploration des faits divers. Il les voit comme « une porte pour entrer dans la vie des gens, approcher leur humanité ». Il développe : « Cela permet d'atteindre l'intimité, les drames, la méchanceté, l'avarice, la passion, la douleur, les joies, et c'est ce qui m'intéresse. Ce que je n'aime pas dans le fait divers, c'est le moment des crimes. La rage, la bêtise, la haine, la violence, merci bien. »

Une enquête à la Maigret

Dans L'inconnue du quai de Javel, la porte s'ouvre sur Louise Canot, retrouvée morte la nuit du 6 au 7 septembre 1949 à l'adresse mentionnée dans le titre du roman. Elle avait 29 ans. Le crime n'a pas été résolu. Affaire classée. Alors l'auteur mène son enquête et donne son hypothèse. « Comme je cherchais quelque chose "à la Maigret", j'avais besoin d'un coupable, il fallait que je le trouve. Si à la fin Maigret rentre simplement chez lui en haussant les épaules, on est un peu déçu… », estime celui qui a relu les investigations du héros de Simenon, le transformant en une figure complice, hantant les pages du livre.

S'il a choisi ce fait divers précis, c'est surtout parce qu'il fait office de « fil rouge » auquel peuvent se greffer des thèmes reflétant une époque. « Il y avait tout ce qui me fallait », avance l'écrivain. Qui énumère : « Ces Bretonnes envoyées à 16 ans, toutes seules, à Paris, dans la grande ville. La moitié tombait dans les filets des marlous de Pigalle. L'autre moitié se débrouillait comme elle pouvait. Il y a aussi l'avortement, la contraception. Et des choses plus légères, comme le milieu des peintres dans le Montparnasse finissant. »

Les 528 pages défilent, opérant des allers-retours entre la France d'après-guerre et celle d'aujourd'hui. Elles racontent ce qui est révolu et ce qui persiste. Philippe Jaenada dément toute nostalgie. « Quand on n'en ressent aucune, cela peut passer pour une sorte de fatalisme mais, pour moi, ce n'est pas péjoratif. Ce qui m'émeut, me passionne, ce sont les êtres humains, et aussi le temps. J'aime constater son passage, c'est-à-dire que j'aime autant les choses ou les endroits qui sont demeurés à peu près intacts que ceux qui ont disparu. J'essaie de faire une sorte d'état de lieux, très modestement, je ne suis pas historien. » Le Monde l'a qualifié de « greffier du temps qui passe ». Cette formule lui a plu. Ce qui le touche, avec son dernier livre, c'est d'avoir extirpé Louise Cansot de l'oubli. « Maintenant, quand je me balade, je vois partout sa tête, dans les librairies, dans les journaux… Je suis bizarrement, bêtement peut-être, content pour elle. »

Le Goncourt, « comme un jeu »

Quand on lui parle de sa postérité à lui, il fait preuve de prudence. La « gloire » ne l'intéresse pas. Mais cela ne lui déplaît pas de penser qu'il puisse « continuer à exister un peu, à "parler" encore » une fois disparu : « Moi qui suis tellement concerné, remué, par le passage du temps, cela ne me laisse pas insensible de me dire qu'on pourra lire ce que j'ai écrit après ma mort. »

Figurer sur la première liste du Prix Goncourt lui fait « plaisir ». C'est la deuxième fois que cela lui arrive après La désinvolture est une bien belle chose il y a deux ans. « C'est une sorte de jeu. Comme une course », confie le turfiste invétéré. « Si on ne gagne pas, tant pis. Si on gagne, c'est formidable. Il y a la reconnaissance du milieu littéraire et cela signifie que le livre sera lu par beaucoup de monde. Et, accessoirement, il faut le reconnaître, c'est l'assurance d'être matériellement tranquille pendant un moment, pour écrire. C'est terre à terre, mais l'argent est un vrai problème quand on écrit. Car il faut du temps, beaucoup. Et le temps… »

Philippe Jaenada n'a d'ailleurs guère traîné pour se lancer dans son prochain livre. Ses recherches ont commencé. Il sera question des années 1920. Il sourit : « Comme j'ai maintenant mon tabouret de comptoir dans les années 1940, j'ai envie d'aller voir un peu ailleurs, dans les années folles. »